‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 257 sur 269 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Par ce ciel qui m'entend, par ce lac tutélaire

Dont ton berceau flottant endormit la colère,

Par cette nuit suprême où, ravie au trépas,

L'amour qui t'inspirait me sauva dans tes bras;

Par ma part dans le ciel , par mon nom de chrétienne,

Jamaiâ ma main n*aura d'autre appui que la tienne,

Jamais mon cœur n'aura d'autre maître que toi !

Reçois devant le ciel ce f^a^e de ma foi ;

C'est de ma mère, hélas! le plus cher héritage.

Le gage de sa foi , l'anneau de mariage

Que l'heure de la mort à son doigt a trouvé.

Et qu'en secret pour toi mon cœur a réservé !

Approche, que ma main à la tienne s'unisse.

Et que Dieu qui m'entend nous juge et nous bénisse!

Et toi jure qu'au mien jusqu'au jour de la mort

Ce nœud mystérieux enchaînera ton sort!

— Je jure, dit Tristan, d'obéir kmon maître.

De respecter le rang où le ciel vous fit naître,

De refuser toujours le nom de votre époux

Pour vivre et pour mourir moins indigne de vous! »

Hermine, à cet arrêt d'une perte éternelle.

Sent défaillir son cœur; elle pâlit, chancelle,

Murmure un cri c>onfus qu'elle n'achève pas,

Et Tristan, à genoux, la soutient dans ses bras.

Mais du haut des créneaux d'où son regard domine

Le vieillard les découvre , il voit, il voit Hermine

Au moment où, tombant sous l'excès du malheur,

Le page, avec respect, la reçoit sur son cœur.

Tristan I sa ûlle! ensemble! en ces lieux! à cette heure!...

« J'en ai trop vu, dit-il; ahl que le traître meure!

Dût se mêler au sien mon sang déshonoré! »

Il s'écrie, et d'un bras de fureur égaré.

Arrachant l'arbalète aux mains de l'homme d*arme.

Sur le bord du rempart, il la supporte, il l'arme.

Et, trop lent à son gré, mais plus prompt que l'éclair.

Le trait qu'il a lancé, siffle, vole et fend Pair.

Mais, ô fureur aveugle! ô trop malheureux père!

Le trait mal assuré qu'a lancé la colère

Le venge et le punit dans le même moment;

Il frappe d'un seul coup et l'amante et l'amant,

Et, traversant l'épaule où s'appuyait Hermine,

Sur le corps de Tristan lui perce la poitrine.

Réunissant ainsi dans les nœuds de la mort

Ces deux enfants en vain séparés par le sort!

Percé du même dard dont le fer les rassemble Le couple infortuné chancelle et roule ensemble. Et, du haut de la tour dont ils touchent les bords, Sur l'abtme profond tombant comme un seul corps. Le lac qui les reçoit ouvre sa vague obscure. Et le flot les recouvre avec un sourd murmure. Tels pendant qu'au printemps un couple de ramiers Soupire ses amours sur les hauts peupliers. Le perfide oiseleur qui voit battre leurs ailes Perce d*un même trait les deux oiseaux fidèles. Les gouttes de leur sang teignent leurs flancs ternis, ' Leurs cous entrelacés se penchent réunis. Et, comme un doux faisceau qu'un trait mortel endialne, La même flèche encor les unit sur Tarène.

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