‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 258 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Cette époque était un réveil de l'esprit humain.

Le dix-huitième siècle avait été interrompu dans ses pensées, dans ses œuvres et dans ses arts par une catastrophe qui avait dispersé ses philosophes, ses poètes, ses orateurs et ses écrivains. L'émigration, la terreur, Téchafaud, avaient décimé Fintelligence. Condorcet et Ghamfort s'étaient donné la mort; André Ghénier et Boucher étaient tombés sous la hache ; Mirabeau était mort de fatigue à la révolution et peut-être d'angoisse devant les perspectives qui ne pouvaient échapper à son génie; Vergniaud avait disparu dans la tempête, heureux d'échapper au spectacle du crime par le martyre de l'éloquence auquel il aspirait; Delille s'était enfui loin de sa patrie et avait chanté pour les exilés en Pologne et en Angleterre; l'abbé Raynal avait vieilli dans le repentir et .dans le découragement de ses espérances; Parny avait travesti ses amours en cynisme et s'était mis aux gages des publicains. La philosophie et la littérature en France, à la fin du règne de Napoléon, avaient été condamnées au silence ou disciplinées et alignées comme des bataillons soldés sous le sabre. La nature s'était épuisée d'hommes au commencement du siècle pour préparer et accomplir la Révolution. La Révolution accomplie, la pensée qui l'avait faite semblait

avoir eu effroi d'elle-même en voyant qu'elle serait anéantie elle-même par son enfantement.

Bonaparte, qui aspirait à la tyrannie et qui haïssait la pensée, parce qu'elle est la liberté de l'âme, avait profité de , cet épuisement et de cette lassitude de l'esprit humain pour museler ou pour énerver toute littérature : il n'avait favorisé que les sciences mathématiques, parce que les chiflûres mesurent, comptent et ne pensent pas. Il n'honorait des facultés humaines que celles dont il pouvait se faire de dociles instruments. Les géomètres étaient ses hommes, les écrivains le faisaient trembler : c'était le siècle du compas. Il tolérait seulement cette littérature légère et futile qui distrait le peuple et qui encense la tyrannie. Il aurait fait bâillonner par sa police toute voix dont l'accent mâle aurait ébranlé une des cordes graves du cœur humain. Il permettait les rimes qui assourdissent l'oreille, mais la poésie qui exalte l'âme, non. Le jeune Nodier ayant écrit dans les montagnes du Jura une ode qui respirait trop haut pour la servilité du temps, le poète fut obligé de se proscrire lui-même devant la proscription qui l'épiait.

Il fallait que la tyrannie de Napoléon fût bien âpre pour gue le retour de l'ancien régime parût rendre la liberté et le souffle à l'âme. Il en fut ainsi cependant. A peine l'Empire était-il renversé que l'on recommença à penser, à écrire et à chanter en France. Les Bourbons, contemporains de notre littérature, se firent gloire de la ramener avec eux. Le régime constitutionnel rendait la parole à deux tribunes. Malgré quelques lois préventives ou répressives, la liberté de la presse rendit la respiration aux lettres. Tout ce qui se taisait reprit la voix; les esprits humiliés de compression, la société affamée d'idées, la jeunesse impatiente de gloire intellee-

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tuelle, se vengeaient du long silence par une ëclosion soudaine et presque continue de philosophie, d'histoire, de poésie, de polémique, de mémoires, de drames, d'œuvres d'art et dlmagination. Le siècle de François I**^ eut plus d'originalité, le si voie de Louis XIV eut plus de gloire, ni Tun ni Fautre n'eurent plus d'enthousiasme et de mouvement que ces premières années de la Restauration. La senitude avait tout accumulé pendant vingt ans dans les âmes. Elles étaient pleines, elles débordaient. L'histoire leur doit ses pages. Ces pages ne sont pas seulement les annales des guerres ou des cours, elles sont surtout les annales de l'esprit humain.

De grands esprits s'étaient mûris pendant ces années d'oppression ; ils reparaissaient dans leur liberté et dans leur éclat. M»« de Staël et M. de Chateaubriand se partageaient depuis vingt ans l'admiration de l'Europe et la persécution de Napoléon.

M*" de Staél, fille de M. Necker, génie précoce, nourrie dans le salon de son père de la lecture et de la conversation des orateurs, des p)iilosophes et des poètes du dix-huitième siècle, avait respiré la Révolution dans son berceau. Fille de THelvétie, transplantée dans les cours, son àme et son style participaient de cette double origine. Elle était républicaine d'imagination, aristocrate de mœurs. Il y avait en elle du Rousseau et du Mirabeau : rêveuse comme Tun, oratoire comme l'autre. Son véritable parti en politique était le parti girondin. Plus grande de talent, plus généreuse d'âme que M"* Roland, c'était un grand homme avec les passions d'une femme. Mais ces passions, tendres et fortes donnaient à son talent les qualités de son Âme, l'accent, la chaleur et Théroîsme du sentiment. Napoléon l'avait jugée plus dangereuse que Lafayette à sa tyrannie. Il l'avait exilée loin de Paris. Cet ostracisme avait fait de sa maison, sur les bords du lac

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de Genëve, le dernier foyer de la liberté. Les écrits de M"* de Staêl, tantôt poétiques, tantôt politiques, quoique proscrits ou mutilés par la police, avaient toujours laissé transpirer en France et en Europe, pendant le règne de l'Empire, les flammes du cœur, les enthousiasmes de l'esprit, les aspirations de la liberté, la sainte haine de Tabrutissement et de la servitude. Cette femme avait été la dernière des Romaines sous ce César qui n'osait pas la frapper et qui n'avait pu l'avilir. Des amis fidèles et généreux, en hommes et en femmes, lui étaient restés : Mathieu de Montmorency, M"* Récamier, les philosophes allemands, les poètes de l'Italie, les hommes d'État libéraux de l'Angleterre. Pendant les dernières années du règne où la chute accélérée rendait Napoléon plus implacable. H"* de Staël avait fui jusqu'au fond du Nord. Elle soufflait l'insurrection des cœurs et des peuples contre l'oppresseur de l'esprit humain. A sa chute elle reparut à Paris, triomphante sur les ruines de son ennemi ; le monde armé Tavait vengée sans le vouloir. Elle voulait, elle, que cette victoire des nations contre la conquête fût aussi la victoire de la liberté contre le despotisme. Mûrie par les années et par l'expérience des choses humaines, elle avait perdu l'âpreté de ces idées républicaines qui avaient fanatisé sa jeunesse en 1791 et 1792. Elle avait de bienveillants souvenirs pour les Bourbons. Elle espérait bien d'une restauration éprouvée comme elle par l'échafaud et par l'exil, et qui réconcilierait autour du trône les libertés représentatives avec les traditions du sentiment national. Son salon, à Paris, était une des forces de la Restauration ; son éloquence convertissait les vieux républicains, les jeunes libéraux, les âmes flottantes, à un régime constitutionnel imité de l'Angleterre, qui rendrait l'indépendance aux opinions, la tribune aux orateurs, le gouvernement à l'intelligence. Louis XVIII, par l'élévation de son esprit, par ses goûts littéraires , par la grâce de ses admirations pour elle, la consolait des dédains et des brutalités de Napoléon; il traitait M"^ de Staël en alliée â sa couronne, parce qu'elle représentait l'esprit européen.

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