LIVRE QUATRIÈME
Elle était heureuse alors par le cœur autant que glorieuse par le génie. Elle avait deux enfants : un fils, qui ne révélait pas réclat de sa mère , mais qui promettait toutes les qualités solides et modestes du patriote et de Fhomme de bien; une fille, mariée depuis au duc de Broglie, qui ressemblait à la plus belle et à la plus grave pensée de sa mère, incarnée sous une forme angélique pour élever le regard au ciel et pour figurer la sainteté dans la beauté. A peine encore au milieu de la vie, jeune de cette jeunesse renaissante qui renouvelle Timagination, cette sève de Tamour, M'"« de Staël venait d'épouser la dernière idole de son sentiment; elle était aimée et elle aimait. Ses Considérations sur la Révolution, qu'elle avait vue de si près, un récit personnel et passionné de ses dix années d*exil, enfin un livre sur le génie de l'Allemagne, dans lequel elle avait versé et comme filtré goutte à goutte toutes les sources de son àme, de son imagination et de sa religion, venaient de paraître à la fois et faisaient rentretien de TEurope. Son style, dans le livre de l'Àllemor gne surtout, sans rien perdre de sa jeunesse et de sa splendeur, semblait s*étre allumé de lueurs plus hautes et plus éternelles en s'approchant du soir de la vie et des autels mystérieux de la pensée. Ce style ne peignait plus, il ne chantait plus, seulement il adorait; on respirait Tencens d'une àme sur ces pages; c'était Corinne devenue prétresse et entrevoyant du bord de la vie le Dieu inconnu au fond des horizons de l'humanité.
Ce fut alors qu'elle mourut à Paris, laissant un grand éblouissement dans le cœur de son siècle. C'est le J.-J. Rousseau des femmes, mais plus tendre, plus sensée et plus capable de grandes actions que lui. Génie à deux sexes! un pour penser, un pour aimer ; la plus passionnée des femmes et le
plus viril des écrivains dans un même être. Nom qui vivra autant que la littérature et autant que Tbistoire de son pays.
M. de Chateaubriand était alors le seul bomme qui pût contre-balancer la renommée de cette femme, ennemi comme elle de Bonaparte, parce qu'il y a guerre naturelle entre le génie de la pensée et le génie de l'oppression. La cbute de ce soldat qui offusquait tout laissait réapparaître ces deux grands écrivains.
H. de Chateaubriand, gentilhomme breton, né sur les grèves de l'Océan, bercé au murmure des vents et des flots de sa patrie, jeté ensuite, par le hasard de sa naissance plus que par ses opinions incertaines, dans les camps errants de l'émigration, puis dans les forêts d'Amérique, puis dans les brouillards de Londres, était YOssian français; il en avait dans l'imagination le vague, les couleurs, l'immensité, les cris, les plaintes, l'inflni. Son nom était une harpe éolienne rendant des sons qui ravissent l'oreille, qui remuent le cœur, et que l'esprit ne peut définir, le poète des instincts plutôt que des idées, le souvenir et le pressentiment d'on ne sait quoi, le murmure mystérieux des éléments. Cet homme avait retenti dans toutes les ûmes et conquis un immense empire non sur la raison, mais sur l'imagination des temps.
Comme tous les grands talents, il était né de lui-même. Seul, oisif, misérable à Londres pendant les dernières années de la république, il avait écrit un livre sceptique comme sa pensée et comme les ruines dont l'écroulement de l'Église et du trône avait semé le monde. Ou lui avait dit : u Ce n'est