‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 262 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

sadeui simple et rude d* esprit. Napoléon se défiait de toute grandeur naturelle qui ne relevait pas exclusivement de lui. Il affecta de traiter M. de Chateaubriand en homme inférieur en le nommant ministre plénipotentiaire à Sion, bourgade du Valais perdue dans une vallée des Alpes. Il y avait tout à la fois de la faveur et de l'ironie dans une pareille mission et dans une telle résidence assignée à un pareil homme. C'était Ovide chez les Sarmates. On peut croire que M. de Chateaubriand le ressentit.

L'assassinat du duc d'Enghien, qui souleva l'indignation de l'Europe à cette époque, lui fournit une noble vengeance, il envoya sa démission de ses fonctions au meurtrier toutpuissant. C'était la déclaration de guerre de l'honneur au crime. Cette démission n*a\ait d'injurieuse que sa date. Toutefois, M. de Chateaubriand se rangea de ce jour-là devant la fortune de Bonaparte. Il ne lui refusa pas cependant quelques phrases adulatrices à l'époque de son élection à TAcadémits française, comme une avance à la réconciliation. L'Empereur respira l'encens, mais il écarta encore la main. Distrait par la guerre, il oublia le grand écrivain, qui, de son côté, parut s'abriter exclusivement dans les lettres. M. de Fontanes, son ami, et l'un des familiers de l'Empereur, le couvrait contre toute persécution réelle. Grâce à cet intermédiaire, les deux grands rivaux de renommée pouvaient toujours renouer l'un à l'autre leur fortune. Les symptômes de la décadence de Napoléon, rendue plus inévitable par Texcès même de sa tyrannie, frappant M. de Chateaubriand, il prépara en silence la dernière arme dont il voulait le frapper à propos. C'était le libelle intitulé : De Bonaparte et des Bourbons. 11 le porta plusieurs mois comme un poignard cousu dans la doublure de son vêtement. Ce libelle découvert pouvait être son arrêt de moii. C'était plus qu'une conjuration, c'était un outrage. Ce livre puissant, mais odieux, puisqu'il calomniait l'homme en frappant le tyran, avait élevé M. de Chateaubriand au rang des favoris les plus accrédités de la Restauration, il était devenu l'homme consulaire de tous les partis royalistes ; il soufflait par le journalisme

où il convenait à sa domination, tantôt le royalisme implacable, tantôt le libéralisme caressant, tantôt Fancien régime sans contre-poids, tantôt la conciliation captieuse, ayant pour écho le Journal des Débats ou le Conservateur, pour école la jeunesse aristocratique, pour mobile une capricieuse ambition et une immense personnalité, quelquefois vaincu, quelquefois vainqueur, mais toujours sûr de retrouver la faveur publique, en affectant la persécution et en se retirant dans son génie.

M. de Bonald, talent bien inférieur, mais caractère bieo supérieur à celui de M. de Chateaubriand, avait, à cette m^me époque, un nom égal; mais sa popularité mystérieuse ne dépassait pas les limites d'une école et d'une secte; c'était le législateur religieux du passé renfermé dans le sanctuaire des temp^. Il rendait des oracles pour les croyants, il ne se répandait pas sur le peuple.

M. de Bonald était la plus noble et la plus pure figure que l'ancien régime pût présenter au nouveau. Gentilhomme de province, chrétien de foi , patriote de cœur, royaliste de dogme, bourbonnien d'honneur et de fidélité, il avait revendiqué sa part de proscription et d'indigence pendant l'émigration ; il avait erré de camps en camps et de villes en villes à l'étranger, avec sa femme et ses enfants nourris de son travail; il avait étudié l'histoire, les mœurs, les religions, les révolutions des peuples dans leurs catastrophes mêmes et sur place. Comme Archlmède, il avait écrit et calculé au milieu de l'assaut des hommes et de l'incendie européen. Sa religion était sincère et soumise comme à un ordre reçu d'en haut et non discuté. Il empruntait toute sa philosophie aux livres saints; il croyait à la révélation politique comme à la révélation chrétienne ; il remontait toujours d'échelons en échelons jusqu'à l'oracle primitif, Dieu. Sa théocratie nad-

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mettait ni ie doute ni la révolte. Mais comine dans toutes les fois sincères et désintéressées, il n'y avait en lui ni excès, ni paradoxe, ni violence ; il était indulgent et doux comme les hommes qui se croient possesseurs certains et infaillibles de leur vérité; il composait avec les temps, les mœui^s, les opinions, les circonstances, jamais avec l'autorité. Sou caractère a^ait la modération du possible; il aurait été le ministre très-sage d'une restauration patiente, prudente et mesurée ; il possédait la sagesse de ses opinions. L'habitude de méditer et d'écrire lui avait enlevé le talent de la parole; il était trop élevé et trop serein pour être orateur parlementaire ou orateur populaire ; il ne parlait pas, il pensait à la tribune. Mais ses livres et ses opinions écrites faisaient dogme dans le parti monarchique et religieux; son sljie simple, réfléchi, coulant sans écume et sans secousse, était l'image de son esprit. On y sentait rhonnêleté et la candeur de Tintelligence; on s'y attachait comme A un doux et intime entretien; on en prenait Thabitude, et même en résistant aux convictions on suivait entraîné par le charme de la bonne foi dans l'erreur et du naturel dans la vérité. Sa conversation surtout était attachante. C'était la confidence de l'homme de bien. M. de Bonald n'était pas seulement pour la France d'alors un grand publicisle, c'était un pontife de la religion et de la monarchie.

M. de Fontanes, depuis la mort de l'abbé Delille, passait de confiance pour le poète survivant de l'école antique du dix-septième siècle. Son nom avait une immens • autorité. Il abritait cette renommée sous le mystère. On parlait sans cesse des poèmes qu'il ne publiait jamais. M. de Chateaubriand, son protégé à l'époque où il avait besoin de protecteur, son ami depuis, professait pour M. de Fontanes l'admiration qu'il refusait à la foule des poètes du temps. On ne

connaissait de ce poète que quelques fragmenls él^nts, purs. didactiquesT sans originalité, sans chaleur, mais sans taches, talent qui désarmait la critique, mais qui ne passion* nait pas lenthousiasme. M. de Fontanes excellait davantage dans cette éloquence d'apparat que Napoléon lui faisait déployer dans les grandes cérémonies de son règne, comme la pompe de r Empire. Il arait été Torateur de cour et le poète monarchique depuis le Consulat jusqu'à la Restauration. Il s^était précipité au nouveau règne avec plus d'empressement que de convenance. Poète pour les politiques, politique pour les poètes, élevé par la faveur des deux règnes aux plus hautes dignités du gouvernement, il jouissait d*une considération présente et d une gloire future, enveloppé dans son prestige, inviolable à la critique, agréable à la cour, caressé par les liommes if État . révélant de temps en temps aux académies et aux élus des lettnes ses vers comme une complaisance, et s^>n talent comme une faveur.

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Iji philo>4>phie du di\-huitiènie siècle n'avait plus que de \ieu\ et rares adoptes survivants de la Révolution.

La philosophie catholique était représentée par deux hommes d un puissant génie de style. Quoique diSerents d'Ape et de ivaîrie. ils apparaissaient ensemble et au même moment sur Ihorifon du nouveau siècle.

L^iiK c\'t,ùt le comte Joseph de Maistre, était un gentilhomme savo>aT\1 émigne comme M. de Bonald et ayant passé en Russie l<^ longues années de la Révolution. Il était déjà a>ano(^ en à£:e quand la chute de Napoléon lui rouvrit sa |v,iirie. Il ) nMiîrait avec les idées qu'il en avait emportées >ingl ans avant, Lt^ Ixvuleversementsde TEurape, qu'il avait c^^Uomplt^ du fond tranquille de sa retraite, ne lui paraissaient que la vengt^ance divine et Fexpiation méritée de lalviudon des doctrines antiques par l'esprit nouveau. U ne

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