‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 264 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Les philosophes allemands et écossais l'avaient élevée sur les ailes de Timagination du Nord jusqu'à la hauteur de la contemplation et du mystère. Un jeune homme nourri et comme enivré de ces révélations naturelles, orateur, écrivain politique, commençait à les révéler à la jeunesse, ('/était M. Cousin. Une éloquence grave, mystique, vague comme rinfini, ronfidentiello et à demi-voix comme les secrets d'un antre monde, pressait autour de lui les esprits avides de croire après avoir tant douté. Sa parole promettait toujours, c'était l'éternel crépuscule d'une éminente vérité. On espérait sans cesse la voir éclore plus visible et plus complète de ses discoui-s ou de ses pages. L'imagination achevait ce que le philosophe avait ébauché. Un concours pareil à celui qui entourait jadis Abeilard inondait les portiques des écoles. On n'en sortait pas éclairé, mais enivré. Le philosophe n'avait pas dévoilé les mystères que Dieu seul révèle tour à tour à l'inteHij^ence pieuse de l'humanité; mais il avait accompli la soûle fin de la philosophie sur la terre,, il avait élevé FAme de la génération et tourné ses regards vers Dieu. On était déjà bien loin du cynisme et de Fabnitissement d'idées de l'Empire.

L'histoire est la politique en arrière des nations en repos; elle commençait de grandes œuvres : M. de Ségur racontait en style épique la œmpagne de Napoléon en Russie et cette sépulture de sept cent mille hommes dans la neige ; M. Thiers, les annales de la révolution française, où sa claire intelligence puisait et reversait la lumière dos laits; M. Guizot, des considérations dogmatiques qui pliaient les événements aux théories; M. Michaud, l'»s croisades, cette épopée du fanatisme chrétien; .M. de Barante, des chroniques qui rajeunissaient la France dans la naïveté de ses premiers âges; M. Michelet, les premières pages de ses récits, pleines alors

de la crédulité et de la candeur de sa jeunesse, ces grâces poétiques de rhisforien ; M. Dara, la grandeur et la chute de Venise; Lacretelle, tout le dix-huitième stède, auquel il avait assisté, modéré et pur.

L'Empire, qui avait imposé le silence ou la bassesse aux écrivains, laissait cependant un grand nombre d'hommes éminents ou notables dans les ordres divers de la littérature.

Le vieux Ducis vivait encore; il reportait aux Bourbons la fidélité de ses anciens souvenirs, qui avaient suiTécu à son républicanisme. Inflexible aux faveurs de l'Empire, il acceptait celles de Louis XVIII, son premier patron. Raynouard, ami de M. Laine, âme désintéressée, cœur libre et voix indépendante, ajoutait des tragédies sévères à sa belle tragédie des Templiers. Chénier, constant dans l'inconstance générale, protestait en vers énergiques pour la philosophie et pour la liberté. On l'avait accusé du meurtre de son frère pendant la Terreur; il lavait dans ses larmes d'indignation cette calomnie de sa tendresse. Lemercier, esprit bizarre associé à un cœur noble et droit, gardait aussi sa fidélité à la République, qu'il n'avait pas prosternée sous l'Empire. Briffault, après avoir tenté avec succès la scène française par des drames jetés au moule de Voltaire, renonçait, pour la gloire légère des salons, aux travaux austères du tragique, et semait, comme Boufflers, son esprit et sa grâce au vent. Casimir Delavigne chantait, en strophes latines et grecques, les revers de la patrie, dans les Messèniennes, ces préludes de sa vie de poète. Hugo, encore enfant, balbutiait déjà des strophes qui faisaient faire silence aux vieilles cordes de la poésie de tradition. Soumet, tendre comme André Chénier dans l'élégie, harmonieux comme Racine dans l'épopée, flottait entre les deux écoles. Millevoye mourait un chant divin sur les lèvres. Vigny méditait, en s' écoutant lui-même,

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