LIVRE QUATRIÈME
ces œuvres de recueillement et d'originalité qui n'ont point de genre parce qu'elles ne rappellent qu'une âo^ solitaire comme son talent. Sainte-Beuve conversait en vers nonchalants et tendres, avec ces amis de sa jeunesse, qu'il devait critiquer plus tard en les regrettant. Andrieux, Guiraud, Etienne, Duval, Parceval-Grandmaison, Viennet. Esménard, Saint-Victor, Gampenon, Baour-Lormian, Michand, Pongerville, Jules Lefèvre, Emile Deschamps, Berchoux, Charles Nodier, Sénancour, Xavier de Maistre, E. Stem des Alpes, frère du philosophe Montlosier, Genoude, M. de Fra\ssinous, prédicateur, Féletz; M™* Dufrénoy, M'" Desbordes-Valmore, M"* Cotlin, M"* Tastu, M™« de Genlis, M"' Delphine Gay, depuis M'°' de Girardin, et dont le talent devait illustrer deux noms, plusieurs autres noms qui s'éteignaient ou qui commenrient à poindre dans le siècle, assistaient ainsi au déclin de FEmpire et à l'aurore de la Restauration. La nature, qui avait paru stérile parce qu'elle était distraite par la Révolution, par la guerre et par le despotisme, se remontrait plus productive que jamais. C'était la véî^étation d'une nouvelle sève longtemps comprimée, la renaissance de la pensée sous toutes les formes de l'art moderne. Une nouvelle ère de la pensée, de la politique, de la religion, devait couver dans ce fojer dont la paix et la liberté avaient ravivé les flammes. On reconnaissait la France au moment oii elle était vaincue par la frénésie d'ambition de son chef; elle reprenait le sceptre de l'inteHij^ence cultivée et de l'opinion dans le monde.
Le retour de la famille des Bourbons et d'une aristocratie qui avaient toujours patronné, honoré et cultivé les lettres et les arts, contribuait puissamment à ce mouvement de l'intelligence. La société française retrouvait tous ses foyers dispersés dans les salons de Paris. Cette société est à l'esprit
humain ce que le rapprochement des corps animés est à la chaleur. La conversation est en France, comme elle était à Athènes, une partie du génie du peuple. La conversation vit de loisir et de liberté. Les catastrophes de la Révolution d'abord, les proscriptions, les prisons, les échafauds, puis la guerre sans terme, la dispersion de l'aristocratie française à rétranger, dans ses provinces, dans ses châteaux, et enfin la police inquisitoriale du despotisme ombrageux de Napoléon, l'avaient tuée ou amortie depuis vingt ans. Les malheurs publics étaient le seul entretien des dernières années de l'Empire. La conversation était revenue avec la Restauration, avec la cour, avec la noblesse, avec l'émigration, avec le loisir et la liberté. Le régime constitutionnel, qui fournit un texte continuel à la controvei-se des partis, la sécurité des opinions, l'animation et la licence des discours, la nouveauté même de ce régime de liberté qui permettait de penser et de parler tout haut dans un pays qui venait de subir dix ans de silence, accéléraient plus qu'à une autre époque de notre histoire ce courant des idées et ce murmure régulier et vivant de la société de Paris ^ elle avait ses foyers principaui dans les riches quartiers du faubourg Saint-Germain et de la Chaussée d'Antin.
Le premier centre de cette société renaissante était le cabinet même du roi. Louis XVIII avait vécu avant l'émigration dans la familiarité des écrivains sérieux ou futiles de sa jeunesse. Les longs loisirs de l'émigration, la vie immobile et studieuse à laquelle l'infirmité de ses jambes le condamnait, avaient accru en lui ce goût des entretiens. C'est le plaisir sédentaire de ceux qui ne peuvent aller chercher le mouvement des idées an dehors et qui s'efforcent de le retenir autour d'eux. C'était le roi du coin du feu. La nature l'avait doué et la lecture l'avait enrichi de tous les dons de la con-