LIVRE QUATRIÈME
versation, déjà naturels à sa race. Il avait autant d*esprit qu'aucun homme d'État ou qu'aucun homme de lettres de son empire. H. de Taileyrand lui-même, si renommé par sa convenance et par sa finesse, ne le surpassait pas en à-propos, M"' de Staël en éloquence naturelle, les femmes en gi-âces, les politiques en éloquence, les poêles en citations, les érudits en mémoire. Il se plaisait à donner tous les matins des audiences longues et intimes aux hommes les plus émineufs de ses conseils, de ses académies, de ses corps politiques, de sa diplomatie, et aux étrangers remarquables qui traversaient la France. Les femmes illustres ou célèbres y étaient admises et recherchées. Là, ce prince jouissait véritablement du trône. Il descendait, pour paraître plus grand, à toutes les familiarités d'entretien. Il révélait un homme égal à tous les hommes supérieui-s de son temps dans la conversation; il se plaisait à étonner et à charmer ses interlocuteurs; il régnait par Fattrait; il se sentait et il se faisait sentir rhomme d'esprit par excellence de son empire. C'était sou sceptre pei*sonnel, à lui; il ne l'aurait pas changé contre celui de sa naissance. Sa belle ligure, son regard inondé de lumière, le son de sa voix grave et modulé, son geste ouvert et accueillant, sa dignité respectueuse envers lui-même comme envers les autres, l'intérêt même qu'inspirait cette infirmité précoce d'un prince jeune par le visiige et par le buste, vieillard seulement par les pieds, ce fauteuil roulé par des pages, ce besoin d'un bras emprunté pour le moindre mouvement dans son salon, ce bonheur des entretiens prolongés visible sur ses traits, tout imprimait dans Tàme des hommes admis en sa présence un sentiment de respect pour le prince et de sincère aduiiralion pour l'homme. La familiarité et la grdice étaient remontées sur le trône et en redesamdaient avec lui. Le soir, dans les réceptions officielles de sa cour, il n'avait que des gestes, des sourires, des mots pour chacun; mais tout était royal, juste et spirituel dans ces gest<*s, dans ces sourires et dans ces mots. La présence de cœur était égale à la présence d'esprit. H représentait admirablement la royauté antique chez un peuple nouveau; il
s'étadiait à eoofondre deux dates, et U y rén^siasait; il aimait à paraître l'hôte de la France nouvelle autant que le roi de la yieille France ; il se faisait pardonner la supériorité de son rang par la supériorité de sa grftce et de son esprit
M. de Talleyrand réunissait chez lui les diplomates, les tiommes éminents de la Révolution et de l'Empire passés sur sa trace au nouveau règne, les jeunes orateurs ou les jeuBes écrivains qu'il désirait capter à sa cause et qui venaient étudier de loin chez ce courtisan réservé et consommé la finesse qui pressent les événements, les manœuvres qui les préparent, l'audace qui s'en empare pour les tourner à son ambition. U' de Talleyrand, comme tous les hommes supérieurs à ce qu'ils font, avait toujours de longs loisirs pour le plaisir, le jeu, les entretiens. Il craignait, il aimait et il soignait les letties au milieu du tumulte des affaires. Nul ne pressentait de plus loin le génie dans les hommes encore ignorés. Ce ministre, qu'on croyait absorbé dans les soucis de la cour et dans le détail de l'administration , traitait tout, même les plus grandes choses, avec négligence, laissait faire beaucoup au hasard qui travaille toujours, et passait des nuits entières à lire un poète, à écouter un article, à se délasser dans l'entretien d'hommes et de femmes désœuvrés de tout, excepté d'esprit. Il avait un coup d'œil pour chaque homme et pour chaque chose, distrait et attentif au même moment. Sa conversation était concise, mais parfaite. Ses idées filtraient par gouttes de ses lèvres, mais chaque parole renfermait un grand sens. On lui a attribué un goût d'épigrammes et de saillies qu'il n'avait pas; son entretien n'avait ni la méchanceté ni l'essor que le vulgaire se plaisait à citer et à admirer dans les reparties d'emprunt mises sous son nom. U était, au contraire, lent, abandonné, naturel, un peu piaresseux d'expression, mais toujours infaillible de justesse. Il avait trop