‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 267 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

d'esprit pour avoir besoin de le tendre. Ses paroles n'étaient pas des éclaii's, mais des réflexions condensées en peu de mots.

M""* de Staël attirait autour d'elle tous les hommes qui n'avaient pas rapporté de l'émigration l'horreur de 1789 et l'antipathie contre le nom de son père. La société se composait de quelques rares républicains, survivants purs et constants de la Gironde ou de Clichy, des débris du parti constitutionnel de rassemblée constituante, des royalistes nouveaux, des philosophes, des orateurs, des poètes, des écrivains, des journalistes de toutes les dates. Elle était le foyer de toutes ces opinions et de tous ces talents neutralisés dans son salon par la bonté de son âme et par la tolérance de son génie. Elle aimait tout parce qu'elle comprenait tout. Elle était aimée universellement aussi parce que ses opinions n'avaient jamais été des haines, mais des enthousiasmes. Ces enthousiasmes étaient la température naturelle de son cœur et de sa parole. Sa conversation était une ode sans fin. On se pressait autour d'elle pour assister à cette éternelle explosion d'idées hautes et de sentiments magnanimes exprimés par l'éloquence inoffensive d'une femme. On en sortait passionné pour la tyrannie, pour la liberté, pour le génie, pour les perspectives sans limites de l'imagination. Le foyer de ce salon réchauffait toute l'Europe. M"« de Staél était le Mirabeau de la conversation et des lettres. Elle ne remuait pas seulement dans ses improvisations la révolution de la France, mais la révolution de l'imagination humaine. Un délire sublime et ravi s'emparait de ses auditeure. Le monde moderne n'avait pas vu depuis les sibylles l'incarnation du génie viril sous les traits d'une femme. Elle était la sib\IIe de deux siècles & la fois, du dix-huitième et du dixneuvième, de la Révolution à son berceau, de la Révolution pi'ès de sa tombe.

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Une autre femme , flUe d'un girondin héroïque , la duchesse de Duras, ouvrait plus exclusivement son salon aux royalistes, aux hommes de cour, aux femmes belles et spirituelles du temps, aux écrivains ou aux politiques de Fécole de la monarchie. Ce salon était consacré surtout par Fenthousiasme de M'"'' de Duras et M. de Chateaubriand , son oracle et son ami. Elle réunissait autour de lui et pour lui tous les adorateurs de son talent et tous les serviteurs do son ambition politique. Les lettres s'y m(Maiont aux intrigues d'État, les vers et les rumeurs aux discours. Académie et conciliabule à la fois, ce salon rappelait ceux de la Fronde, où l'amour et la poésie, les femmes et les ambitieux entraient dans les complots de l'ambition et dans les intrigues des cours. M""^ de Duras elle-même écrivait avec goût et avec passion. Elle avait assez de feu pour reconnaître et pour adorer le génie dans les autres. Une enfant dans la fleur de sa beauté et dans toute la fraîcheur do son chant. M"" Delphine Gay, y lisait ses premiers vers.

Dans le faubourg Saint-Germain, l'hôtel de la princesse de la Trémouille, autrefois princesse de Tarente, était le centre de réunion de l'ancienne politique et de l'ancienne littérature, revenues de l'exil avec la haute aristocratie do cour. On n*y tolérait rien de ce qui transigeait avec le temps. Louis XVIII lui-même y était suspect de mésalliance avec les idées et les hommes de la Révolution. C'était là que M. de Bonald, M. de Féletz, M. Ferrand, M. de Maistre, M. Bergasse et les écrivains implacables aux nouveautés avaient leur public. C'était là aussi que les orateurs du royalisme exalté et de l'émigration irréconciliable venaient concerter leur

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