LIVRE CINQUIÈME
Toutes nos leçons de religion se bornaient pour elle à être religieuse devant nous et avec nous. La perpétuelle effusion d'amour, d'adoration et de reconnaissance qui s'échappait de son âme, était sa seule et naturelle prédication. La prière, mais la prière rapide, lyrique, ailëe, était associée aux moindres actes de notre journée. Elle s'y mêlait si à propos, qu'elle était toujoure un plaisir et un rafraîchissement, au lieu d'être une obligation et une fatigue. Notre vie était entre les mains de cette femme un sursum corda perpétuel. Elle s'élevait aussi naturellement à la pensée de Dieu que la plante s'élève à l'air et à la lumière. Notre mère, pour cela, faisait le contraire de ce qu'on fait ordinairement. Au lieu de nous commander une dévotion chagrine qui arrache les enfants à leurs jeux ou à leur sommeil pour les forcer à prier Dieu, et souvent à travers leur répugnance et leurs larmes, elle faisait pour nous une fête de l'âme de ces courtes invocations auxquelles elle nous conviait en souriant. Elle ne mêlait pas la prière à nos larmes, mais à tous les petits événements heureux qui nous survenaient pendant la journée. Ainsi quand nous étions réveillés dans nos petits lits, que le soleil si gai du matin étincelait sur nos fenêtres, que les oiseaux chantaient sur nos rosiers ou dans leurs cages, que les pas des serviteurs résonnaient depuis longtemps dans la
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maison et que nous l'attendions elle-même impatiemment |)our nous lever, elle montait, «lie entrait, le visage toujours ra\onnant de bont(^, de tendresse et de joie; elle nous embrassait dans nos lits; elle nous aidait à nous habiller; elle êroutaii ce joyeux petit ramage d'enfants dont l'imagination rafraîchie gazouille au réveil, comme un nid d'hirondelles gazouille sur le toit quand la mère approche ; puis elle nous disait: » A qui devons-nous ce bonheur dont nous allons jouir ensiMnble? C'est à Dieu, c'est à notre Père céleste. Sans lui, ce beau soleil ne se serait pas levé ; ces arbres auraient perfiu leurs feuilles; les gais Oiseaux seraient morts de faim et de fn)id sur la terre nue, et vous, mes pauvres enfants, vous n'auriez ni lit, ni maison, ni jardin, ni mère pour vous abriter et vous nourrir, vous réjouir toute votre saison! Il est bien juste de le remercier pour tout ce qu'il nous donne avec ay jour, de le prier de nous donner beaucoup d'autres jours pareils. » Alors elle se mettait à genoux devant notre lit, elle joignait nos petites mains, et souvent en les baisant dans les siennes, elle faisait lentement et à demi-voix la courte prière du matin, que nous répétions avec ses inflexions et s<*s paroles.
Le soir, elle n'attendait pas que nos yeux, appesantis par le sommeil, fussent à demi fermés pour nous faire balbutier, comme en rêve, les parples qui retardaient péniblement pour nous l'heure du repos; elle réunissait au salon, aussitôt après le souper, les domestiques et même les paysans des hameaux les plus voisins et les plus amis de la maison. Elle prenait un livre de pieuses instructions chrétiennes pour le peuple; elle en lisait quelques courts passages à son rustique auditoire. Cette lecture était suivie de la prière qu'elle lisait elle-même* à haute voix, ou que mes jeunes sœui-s disaient à sa place quand elles furent plus âgées. J'entends d*ici le n'frain de ces litanies monotones qui roulait sourdement sous les poutres et qui ressemblait au flux et au reflux n'gulier des vagues du cœur venant battre les bords de la vie et les oreilles de Dieu.
L'un de nous était toujoui*s obligé de dire à son tour
une petite prière pour les voyageui-s, pour les pauTres, pour les malades, pour quelque besoin particulier du village ou de la maison. En nous donnant ainsi un petit rôle dans Tacte sérieux de la prière, elle nous y intéressait en nous y associant, et nous empêchait de la prendre en froide habitude, en vaine cérémonie ou même en dégoût. Outre ces deux prières presque publiques, le reste de notre journée avait encore de fréquentes et irrégulières élévations de nos âmes d*enfants vers Dieu. Mais ces prièi*es, nées de la circonstance dans le cœur et sur les lèvres de notre mère, n'étaient que des inspirations du moment; elles n'avaient rien de régulier ni de fatigant pour nous. Au contraire, elles complétaient et consacraient, pour ainsi dire, chacune de nos irapressions et de nos jouissances.
Ainsi, quand un frugal repas, mais délicieux pour nous, était servi sur la table, notre mère, avant de s'asseoir et de ix)mpi*e le pain, nous faisait un petit signe que nous comprenions. Nous suspendions une demi-minute l'impatience de notre appétit, pour prier Dieu de bénir la nourriture qu'il nous donnait. Après le i*epas et avant d'aller jouer, nous lui rendions grâces en quelques mots. Si nous partions pour une promenade lointaine et vivement désirée, par une belle matinée d'été, notre mère, en partant, nous faisait faire tout bas, et sans qu'on s'en aperçût, une coiirte invocation intérieure à Dieu, pour qu'il bénit cette grande joie et nous préservât de tout accident. Si la coui*se nous conduisait devant quelque spectacle sublime ou gracieux de la nature, nouveau pour nous, dans quelque grande et sombi*e forêt de sapins où la solennité des ténèbres, les jaillissements de clailé à travers les rameaux, ébranlaient nos jeunes imaginations; devant une I)elle nappe d'eau roulant en cascade et nous éblouissant d'écume, de mouvement et de bruit; si un beau soleil couchant groupait sur la montagne des nuages d'une forme et d'un éclat inusités, et faisait en pénétrant sous i'hori2on de magnifiques adieux à ce petit coin du glolie qu'il venait d'illuminer, notre mère manquait rarement de profiter de la grandeur ou de la nouveauté de nos