‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 29 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

liabitudrs d'intimité avec tous les malheureux et d'entrée fauiilièn' dans toutes les demeures des habitants du pays, avaient fait pour nous une véritable famille de tout ce peuple d(*s champs. Depuis les vieillards jusqu'aux petits enfants, nous connaissions tout ce petit monde par son nom. Le matin, les marches de pierre de la porte d'entrée de Milly et l(* corridor étaient toujours assiégés de malades ou de parents (l«*s malades qui venaient chercher des consultations auprès d«* notre mère. Après nous, c'était à cela qu'elle consacraitses matinées. Elle était toujours occupée à faire quelques pré- [mrations médicinales pour les pauvres, à piler des herbes, à faire des tisanes, à peser des drogues dans de petites balances, souvent même à panser les blessures et les plaies les plus dégoûtantes. Elle nous employait, nous l'aidions selon nos forces à tout cela. D'autres cherchent l'or dans ces alam> hirs : notre mère n'y cherchait que le soulagement des inflrniit«^s des misérables, et plaçait ainsi bien plus haut et bien plus sûrement dans le ciel l'unique trésor qu'elle ait jamais dt^iré ici-bas : les bénédictions des pauvres et la volonté de Dit'U.

Quand tout ce tracas se taisait enfin, que nous avions dîné, que les voisins qui venaient quelquefois en visite s*étaié^nt retirés, et que l'ombre de la montagne, s'allongeant sur le petit jardin, y versait déjà le crépuscule de la journée qui allait finir, ma mère se séparait un moment de nous. Elle nous laissait, soit dans le petit salon, soit au coin du jardin, à distance d'elle. Elle prenait enfin son heure de repos «»t i\o méditation à elle seule. C'était le moment où elle se recueillait avec toutes ses pens<»es rappelées à elle et tous ses sentiments extravasés de son cœur pendant le jour, dans le sein de Dieu où elle aimait tant à se replonger. Nous connaissions, tout jeunes que nous étions, cette heure à part qui lui était n-servée entre toutes les heures. Nous nous écartions

tout naturelleineiit de l'allée du jardin où elle se promenait, comme si nous eussions craintd'interrompre ou d'entendre les mystérieuses confidences d'elle à Dieu et de Dieu à elle ! C'était une petite allée de sable jaune tirant sur le rouge, boixlée de fraisiers, entre des arbres fruitiers qui ne s'élevaient pas plus haut que sa tête. Un gros bouquet de noisetiers était au bout de l'allée d'un côté, un mur de l'autre. C'était le site le plus désert et le plus abrité du jardin. C'est pour cela qu'elle le préférait, car ce qu'elle voyait dans cette allée était en elle et non dans l'horizon de la terre. Elle y marchait d'un pas rapide, mais très-i-égulier, comme quelqu'un qui pense fortement, qui va à un but certain, et que l'enthousiasme soulève en marchant. Elle a\ait ordinairement la tête nue ; ses beaux cheveux noirs à demi livrés au vent, son visage un peu plus grave que le reste du jour, tantôt légèrement incliné vers la ten*e, tantôt relevé vers le ciel où ses regards semblaient chercher les premières étoiles qui commençaient à se détacher du bleu de la nuit dans le firmament. Ses bras étaient nus à pai*tir du coude ; ses mains étaient tantôt jointes comme celles de quelqu'un qui prie, tantôt libi*es et cueillant par distraction quelques roses ou quelques mauves violettes , dont les hautes tiges croissaient au bord de l'allée. Quelquefois ses lèvres étaient entr'ouvertes et iipmobiles, quelquefois fermées et agitées d'un imperceptible mouvement, comme celles de quelqu'un qui parle en rêvant.

Elle parcourait ainsi pendant une demi-heure, plus ou moins, selon la beauté de la soirée, la liberté de son temps ou l'abondance de l'inspiration intérieure, deux ou trois cents fois l'espace de l'allée. Que faisait-elle ainsi ? vous l'avez deviné. Elle vivait un moment en Dieu seul. Elle échappait à la terre. Elle se séparait volontairement de tout ce qui la touchait ici-bas pour aller chercher dans une communication anticipée avec le Créateur, au sein même de la création, ce rafraîchissement céleste dont l'âme souffrante et aimante a besoin pour reprendre les forces de souffrir et d'aimer toujours davantage.

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