‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 30 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Ce que Dieu disait à cette âme. Dieu seul le sait, et ce qu'elle disait à Dieu, nous le savons à peu près comme elle. Celaient des retours pleins de sincérité et de componction sur es légères fautes qu'elle avait pu commettre dans Taccomplissement de ses devoirs dans la journée ; de tendres reproches qu'elle se faisait à elle-même pour s'encourager à mieux correspondre aux grâces divines de sa situation ; des fpmeixlments passionnés à la Providence pour quelques-uns de ces petits bonheurs qui lui étaient arrivés en nous: son fils, qui avait annoncé d'heureuses inclinations; ses filles, qui s'embellissaient sous ses yeux; son* mari, qui, par son intelligence et son ordre admirables, avait légèrement accru la petite fortune et le bien-être futur de la maison ; puis les blés qui s'annonçaient beaux ; la vigne , notre principale richesse, dont les fleurs bien parfumées embaumaient l'air et promettaient une abondante vendange : quelques contemplations soudaines, ravissantes, de la grandeur du fiimament, de l'armée des astres, de la I)eauté de la saison , de l'organisation des fleui*s, des insectes , des instincts maternels des oiseaux, dont on voyait toujours quelques nids respectés par nous entre les branches de nos rosiers ou de nos arbustes. Tout cela entassé dans son cœur comme les pi*émices sur Tautel, et allumé au feu de son jeune enthousiasme s'exhalant en regards, en soupirs, en quelques gestes inaperçus et en versets des Psaumes sourdement murmurés! Voilà ce «lu'entendaient seulement les herbes, les feuilles, les arbres et les fleurs dans cette allée du recueillement.

Cette allée était pour nous comme un sanctuaire dans un saint lieu, comme la chapelle du jardin où Dieu lui-môme la visitait. Nous n'osions jamais y venir jouer; nous la laissions entièrement à son mystérieux usage sans qu'on nous Teùt défendu. A présent encore, après tant d'années que son

ombre seule s'y promène, quand je vais dans ce jardin, je respecte raliée de ma mère. Je baisse la tête en la traversant, mais je ne m'y promène pas moi-même, pour n'y pas effacer sa trace.

Quand elle sortait de ce sanctuaire et qu'elle revenait vere nous, ses yeux étaient mouillés, son visage plus serein et plus apaisé encore qu'à l'ordinaire. Son sourire perpétuel sur ses gracieuses lèvres avait quelque chose de plus tendre et de plus amoureux encore. On eût dit qu'elle avait déposé un fardeau de tristesse ou d'adoration, et qu'elle marchait plus légèrement à ses devoirs le reste de la journée.

Cependant j'avançais en âge, j'avais dix ans. Il fallait bien commencer à m' apprendre quelque chose de ce que savent les hommes. Ma mère n'instruisait que mon cœur et ne formait que mes sentiments. 11 s'agissait d'apprendre le latin. Le vieux curé d'un village voisin (car la cure de Milly était vendue et l'église fermée) tenait une petite école pour les enfants de quelques paysans aisés. On m'y envoyait le matin. Je portais sur mon dos dans un sac un morceau de pain et quelques fruits pour déjeuner avec mes petits camarades. Je portais de plus sous mon bras, comme les autres, un petit fagot de bois ou de ceps de vigne pour alimenter le feu du pauvre curé. Le village de Bussières, où il desservait une petite église, est situé à un quart de lieue du hameau de Milly, au fond d'une charmante vallée dominée d'un côté par des vignes et par des noyere sur des pelouses, s'étendant de l'autre sur de jolis prés qu'arrose un ruisseau et qu'entrecoupent de petits bois de chênes et des groupes de vieux châtaigniers. La cure avec son jardin, sa cour et son puit^, était cachée au nord derrière les mure de l'église, et tcîut ensevelie dans l'ombre du large clocher.

Au midi seulement, une galerie extérieure de quelques

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