LIVRE PREMIER
tê^rité et des tendresses de la famille qui s*y perpétue ! La prédestination de Fenfant, c'est la maison où il est né; son âme se compose surtout des impressions qu'il y a reçues. Le regard des yeux de notre mère est une partie de notre âme qui pénètre en nous par nos propres yeux. Quel est celui qui, en revoyant ce regard seulement en songe ou en idée, ne sent pas descendre dans sa pensée quelque chose qui en apaise le trouble et qui en éclaire la sérénité?
Dieu m'a fait la grâce de nattre dans une de ces familles de prédilection qui sont comme un sanctuaire de piété où Ton ne respire que la bonne odeur que quelques générations y ont répandue en traversant successivement la vie; famille sans grand éclat, mais sans tache, placée par la providence à un de ces rangs intermédiaires de la société où Ton tient â la fois à la noblesse par le nom et au peuple par la modicité de la fortune, par la simplicité de la vie et par la résidence à la campagne, au milieu des paysans, dans les mêmes habitudes et â peu près dans les mêmes travaux. Si j'avais à renaître sur cette terre, c'est encore là que je voudrais renaître. On y est bien placé pour voir et pour comprendre les conditions diverses de l'humanité... au milieu. Pas assez haut pour être envié, pas assez bas pour être dédaigné; point Juste et précis où se rencontrent et se résument dans les conditions humaines l'élévation des idées que produit l'élévation du point de vue, le naturel des sentiments que conserve la fréquentation de la nature.
Sur les bords de la Saône, en remontant son cours, à quelques lieues de Lyon, s'élève entre des villages et des prairies, au penchant d'un coteau à peine renflé au-dessus des plaines, la ville petite mais gracieuse de Mâcon. Deux clochers gothiques décapités par la Révolution et minés par le temps attirent Toeil et la pensée du voyageur qui descend
vers la Provence ou vers l'Italie, sur les bateaux à vapeur dont la rivière est tout le jour sillonnée. Au-dessous de ces ruines de la cathédrale antique s'étendent, sur une longueur d'une demi-lieue, de longues files de maisons blanches et des quais où Ton débarque et où Ton embaixjue les marchandises du midi de la France et les produits des vignobles maçonnais. Le haut de la ville, que Ton n'aperçoit pas de la rivière, est abandonné au silence.et au repos. On dirait d'une ville espagnole. L'herbe y croît l'été entre les pavés. Les hautes murailles des anciens couvents en assombrissent les rues étroites. Un collège, un hôpital, des églises, les unes restaurées, les autres délabrées et servant de magasins aux tonneliers du pays; une gmnde place plantée de tilleuls à ses deux extrémités, où les enfants jouent, où les vieillards s'assoient au soleil pendant les beaux joui-s; de longs faubourgs à maisons basses qui montent en serpentant juscju'au sommet de la colline, à l'embouchure des grandes routes; quelques jolies maisons dont une face regarde la ville, tandis que l'autre est déjà plongée dans la campagne et dans la verdure; et, aux alentours de la place, cinq ou six hôtels ou grandes maisons presque toujoure fermées, qui reçoivent, l'hiver, les anciennes familles de la province : voilà le coup d'œil de la haute ville. C'est le quartier de ce qu'on appelait autrefois la noblesse et le clergé ; c'est encore le quartier de la magisirature et de la propriété. Il en est de même partout: les populations descendent .des hauteurs pour travailler, et remontent pour se reposer. Elles s'éloignent du bruit dès qu'elles ont le bien-être.
A l'un des angles de cette place, qui était avant la Révolution un rempart, et qui en conserve le nom, on voit une grande et haute maison percée de fenêtres rares et dont les mui*s élevés, massifs et noircis par la pluie et éraillés par le soleil, sont reliés depuis plus d'un siècle par de grosses clefs de fer. Une porte haute et large, précédée d'un perron de deux marches, donne entrée dans un long vestibule, au fond duquel un lourd escalier en pierre brille au soleil par une fenêtre colossale et monte d'étage en étage pour desservir de