‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 31 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

pas de long , et dont le toit était supporté par des piliei^ de Imms a\ec leur écorce , ouvrait sur la cuisine et sur une salle dont le vieillard avait fait notre salle d*étude. J^entends d'ici le bruit de nos petits sabots retentissants sur les marches de pierre qui montaient de la cour dans cette galerie. Nous \euions de Milly cinq à six: enfants tous les jours, quelque temps qu'il fit. Plus la température était pluvieuse ou froide, plus le chemin était pour nous amusant à faire et plus nous le prolongions. Entre Bussières et Milly, il y a une colline rapide dont la pente, par un sentier de pierres roulées, se préripite sur la vallée du presbytère. Ce sentier, en hiver, était un lit épais de neige ou un glacis de verglas sur lequel nous iKMis laissions rouler ou glisser comme font les bergei*s des U|H's. En bas, les prés ou le ruisseau débordé étaient souvent <les lacs de glace interrompus seulement par le tronc noir (l«s saules. Nous avions trouvé le moyen d'avoir des patins, et. à force de chutes, nous avions appris à nous en servir, crpst là que je pris une véritable passion pour cet exercice du Nord, où je devins très-habile plus tard. Se sentir empoilé a\ec la rapidité de la flèche et avec les gracieuses ondulations de Toiseau dansTair, sur une surface plane, brillante, sonore et periide ; s'imprimer à soi-même, par un simple balancement du corps, et, pour ainsi dire, par le seul gouveiiiail de la volonté, toutes les courbes, toutes les inflexions de la liarque sur la mer ou de Taigle planant dans le bleu du ciel, c'était pour moi et ce serait encore, si je ne respectais pas uii's années, une telle ivresse des sens et un si voluptueux étourdissement de la pensée, que je ne puis y songer sans émotion. Les chevaux mêmes, que j'ai tant aimés, ne donnent pas au cavalier ce délire mélancolique que les grands lacs glacés donnent aux patineurs. Combien de fois n'ai -je pa!> fait des vœux pour que l'hiver, avec son brillant soleil froid, étincelant sur les glaces bleues des prairies sans lK>rnes de la Saône, fût éternel comme nos plaisirs! •

On conçoit qu'en telle compagnie et par une telle route nous arrivions souvent un peu tard. Le vieux curé ne nous eu rece\ait pas plus mal. Accable d'âge et d'inflrmités, homme VII. B

St CONFIDENCES.

du monde autrefois, élc^gant et riche avant la Rëvolutiou, tombé dans le dénûment depuis, il avait peu de goût pour la société d'enfants étoui*dis et bruyants qu'il s'était chargé d'enseigner. Tout ce que le bonhomme voulait de nous, c'était la légère rétribution que la générosité de nos pai*ents ajoutait sans doute au mince casuel de son église. Du reste, il se déchargeait de notre éducation sur un jeune et brillant vicaire qui vivait avec lui dans sa cure, et qui le traitait en père plus qu'en supérieur. Ce vicaire s'appelait Tabbé Dumont. Le reste de la maison se composait d'une femme déjà âgée, mais belle et gracieuse toujours. C'était la mère du jeune abbé. Elle gou\ernait doucement et souverainement le ménage des deux prêtres, aidée par une jolie nièce et par un vieux marguillier qui fendait le bois, bêchait le jardin et sonnait la cloche.

L'abbé Dumont n'avait rien du sacerdoce que le dégoût profond d'un état où on l'avait jeté malgré lui, la veille même du jour où le sacerdoce allait être ruiné en France. Il n'en portait pas même l'habit. Tous ses goûts étaient ceux d'un gentilhomme; toutes ses habitudes étaient celles d'un militaii-e; toutes ses manières étaient celles d'un homme du grand monde. Beau de visage, grand de taille, fier d'attitude, grave et mélancolique de physionomie, il parlait à sa mère avec tendresse, au curé avec respect, à nous avec dédain et supériorité. Toujours entouré de trois ou quatre beaux chiens de chasse, ses compagnons assidus, dans la chambre comme dans les forêts, il s'occupait plus d'eux que de nous. Deux ou trois fusils luisants de propreté et décorés de plaques d'argent brillaient au coin de la cheminée: des fourniments de poudre, des balles, du gros plomb de chasse, étaient épars cà et là sur toutes les tables. H tenait oitlinairement à la main un grand fouet de cuir à manche d'ivoire, terminé par un sifflet pour rappeler ses chiens dans les montagnes. On voyait plusieurs sabres et des couteaux de chasse suspendus aiL\ murs, et de grandes bottes à l'écuyère, armées de longs éperons d'argent, se dressaient toutes vernies et toutes cirées dans les coins de l'appartement. On sentait à son air, au son

Page 1