‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 32 sur 269 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

iiiAle et ferme de sa voix, et à cet ameublement, que son caractère naturel se vengeait par le costume du contre-sens de sa nature et de son ëtat.

Il filait instruit, et beaucoup de livres ëpars sur les chaises attestaient en lui des goûts littéraires. Mais ces livres étaient, romnie les meubles, très-peu canoniques. C'étaient des lolumesde Raynal, de J. J. Rousseau, de Voltaire, des romans de répocfue ou des brochures et des journaux contre-révolutionnaires. Car, bien qu'il fût très-peu ecclésiastique, l'abbé Duinont était très-royaliste. Sa cheminée était couverte de bustes et de gravures représentant l'infortuné Louis XVI , la it>ine, le dauphin, les illustres victimes de la Révolution. Toute celte haine pour la Révolution et toute cette philosophie dont la Révolution avait été la conséi|uence se conciliaient tnVbien alors, dans la plupart des hommes de cette époque. 1^ Révolution avait satisfait leui*s doctrines et i*en versé leur situation. Leur âme était un chaos comme la société nouvelle : iLs ne s'y reconnaissaient plus.

On juge aisément, sur un pareil portrait, qu'entre un vieillard qui se chauffait au feu de la cuisine tout le jour et un jeune homme impatient d*action et de plaisir, qui comptait comme autant d'heures de supplice les heures qu'il retranchait pour nous de la chasse, notre instruction ne pouvait pas s'étendre rapidemenl Aussi se borna-t-elle, pendant Tannée tout entière, à nous apprendre deux ou trois déclinaisons de mots latins dont nous ne comprenions même que la désinence. Le reste consistait à patiner l'hiver, à nager Tété dans les écluses des moulins, et à courir les noces et les Mi*s des villages voisins, où l'on nous donnait les gâteaux d'usage dans ces circonstances, et où nous tirions les innombrables coups de pistolet qui sont paiiout le signe do n*jouissance$.

Je parlais le patois comme ma langue naturelle , et personne ne savait par cœur mieux que moi les chatisons traditionnelles si naïves que l'on chante, la nuit, dans nos cainpa^i^nes, sous la fenêtre de la chambre ou à la poi1e de l'étable où couche la flancée.

Mais celte vie entièrement paysanesque, et cette ignorance absolue de ce que les autres enfants savent à cet âge, n'empêchaient pas que, sous le rapport des sentiments et des idées, mon éducation familière, surveillée par ma mère, ne lit de moi un des esprits les plus justes, un des cœurs les plus aimants, et un des enfants les plus dociles que Ton pût désirer. Ma vie était composée de liberté , d'exercices vigoureux et de plaisire simples, mais non de dérèglements dangereux. On savait très-bien, à mon insu, me choisir mes camarades et mes amis parmi les enfants des familles les plus honnêtes et les plus irréprochables du village. Quelques-uns des plus âgés avaient jusqu'à un ceilain point la responsabilité de moi. Je ne recevais ni mauvais exemples ni mauvais conseils parmi eux. Le respect et Tamour que tout ce peuple avait pour mon père et ma mère rejaillissaient sur moi, tanl le pays m'était comme une famille dont j'étais, pour ainsi dire, l'enfant commun et de prédilection.

Je n'aurais jamais songé à désirer une autre vie que celle-là. Ma mère, qui craignairpour moi le danger des éducations publiques, aurait voulu prolonger éternellement aussi cette heureuse enfance. Mais mon père et ses frères, dont j'aurai à parler bientôt, voyaient avec inquiétude que j'allais toucher à ma douzième année dans quelques mois, bientôt à l'adolescence, et que l'âge viril me surprendrait dans une trop grande infériorité d'instruction et de discipline avec les hommes de mon âge et de ma condition. Ils s'en alarmaient tout haut. J'entendais, à ce sujet, des représentations vives à ma pauvre mère. Elle pleurait souvent. L'orage passait et se brisait contre l'imperturbabilité de sa tendresse et contre l'énergie de sa volonté si flexible et pourtant si constante. Mais l'orage revenait tous les jours.

L'atné de mes oncles était un homme d'autrefois; il était

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