‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 36 sur 269 · LIVRE SIXIËME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIËME

• En y entrant, je sentis en peu de joure la différence prodi;;ieuse qu*ll y a entre une éducation vénale rendue à de malheureux enfants, pour Tamour de Tor, par des industriels enseignants, et une éducation donnée au nom de Dieu et inspiit^e par un religieux dévouement dont le ciel seul est la n'compense. Je ne retrouvai pas là ma mère, mais j'y retrouvai Dieu, la pureté, la prière, la charité, une douce et (maternelle surveillance, le ton bienveillant de la famille, des enrants aimés et aimants, aux physionomies heureuses. JVtais aigri et endurci; je me laissai attendrir et séduire. Je me pliai de moi-même à un joug que d'excellents maîtres savaient rendre doux et léger. Tout leur art consistait k nous intéresser nous-mêmes aux succès de la maison et à nous conduire par notre propre volonté et par notre propre entlioustasme. Ln esprit divin semblait animer du même MHiffle les maîtres et les disciples. Toutes nos âmes avaient retrouvé leurs ailes et volaient d'un élan naturel vers le bien et \ers le beau. Les plus rebelles eux-mêmes étaient soulevés pt entraînés dans le mouvement général. C'est là que j'ai vu ce que Ton pouvait faire des hommes, non en les contraignant, mais en les inspirant. Le sentiment religieux qui nnimait nos maîtres nous animait tous. Ils avaient l'art de rendre ce sentiment aimable et sensible, et de créer en nous la i>assion de Dieu. Avec un tel levier placé dans nos propres cfpurs, ils soulevaient tout. Quant à eux, ils ne faisaient pas vMnbiant de nous aimer, ils nous aimaient véritablement, rornme les saints aiment leurs devoirs, comme les ouvriei's aiment leurs œuvres, comme les superbes aiment leuror- '^ueil. Ils commencèrent par me rendre heureux; ils ne tard(*n*nt pas à me rendre sage. La piété se ranima dans mon Anif*. Klle devint le mobile de mon ardeur au travail. Je formai des amitiés intimes avec des enfants de mon âge

aussi pui*s et aussi heui'eux que moi. Ces amitiés nous refaisaient pour ainsi dire une famille. Arrivé trop tard dans les dernières classes, puisque j'avais déjà passé douze ans, je marchai vite aux premières. En trois ans j'avais tout appris. Je revenais chaque année chargé des premiers prix de ma classe. J'en avais du bonheur pour ma mère, je n'eii avais aucun orgueil pour moi. Mes camarades et mes rivaux me pardonnaient mes succès, parce qu'ils semblaient naturels, et que je ne les sentais pas moi-même. 11 ne manquait à mon bonheur quo ma mère et la liberté.

Cependant je n'ai jamais pu discipliner mon âme à la servitude, quelque adoucie qu'elle fût par l'amitié, par la faveur de mes maîtres, par la popularité bienveillante dont mes condisciples m'entouraient au collège. Cette liberté des yeux, des pas, des mouvements, longtemps savourée à la campague, me rendait les mui-s de l'école plus obscure et plus étroits. J'étais un prisonnier plus heureux que les autres, mais j'étais toujours un prisonnier. Je ne m'entretenais avec mes amis, dans les heures de libre entretien, que du bonheur de sortir bientôt de cette réclusion forcée et de posséder de nouveau le ciel, les bois, les eaux, les montagnes de nos demeures paternelles. J'avais la lièvre perpétuelle do la liberté, j'avais la frénésie de la nature.

La fenêtre haute du dortoir la plus rapprochée de mon lit ouvrait sur une verte vallée du Bugey, tapissée de prairies, encadrée par des bois de hêtres et terminée par des montagnes bleuAtres sur le flanc desquelles on voyait flotter la vapeur humide et blanche des lointaines cascades. Souvent, quand tous mes camaracl(»s étaient endormis, quand la nuit était limpide et que la lune éclairait le ciel, je me levais sans bruit, je grimpais contre les barreaux d'un dossier de chaise, <lont je me faisais une échelle, et je m'accoudais des heures

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