LIVRE SIXIÈME
doiiloui*s de ma vie encore en songe, s'étaient pour ainsi dire concenlitH»s , recueillies et condensées dans cette passion de Dieu, comme pour offrir au créateur de mon être, au printemps de mes jours, les prémices, les flammes et les parfums d'une existence que rien n'avait encore profanée, éteinte ou t*vap<>rée avant lui.
Je vi\rais mille ans que je n'oublierais pas certaines heures du soir où, m'échappant pendant la récréation des élèves jouant dans la cour, j'entrais par une petite porte secirte dans l'église déjà assombrie par la nuit, et à peine irlairée au fond du cbœur par la lampe suspendue du ^anctuaire ; je me cachais sous l'ombre plus épaisse d'un pilier; je m'enveloppais tout entier dans mon manteau comme dans un linceul ; j'appuyais mon front contre le marbre froid d*une balustrade, et, plongé, pendant des minuits que je ne comptais plus, dans une muette mais Intalissable adoration, je ne sentais plus la terre sous mes ^•*nou\ ou sous mes pieds, et je m'abîmais en Dieu, comme l'atome flottant dans la chaleur d'un jour d'été s'élève, se noie, se perd dans l'atmosphère, et, devenu transparent romme Félher, parait aussi aérien que l'air lui-même et aussi lumineux que la lumière!
Celte sérénité chaude de mon âme, découlant pour moi d»' la piété, ne s'éteignit pas en moi pendant les quatre aiiniH^ que j'employai encore à achever mes études. Cepenflant j'aspirais ardemment à les terminer pour rentrer dans la maison paternelle et dans la liberté de la >ie des champs. Cette aspiration incessante \ers la famille et vers la nature étiiit même au fond un stimulant plus puissant que l'éinuialion. Au terme de chaque coui*s d'étude accompli, je voyais en idée s'ouvrir la porte de ma prison. C'est ce qui me faisait pn*sser le pas et devancer mes émules. Je ne devais les coun)nnes dont j'étais littéralement surchargé à la fin de l'année qu'à la passion de sortir plus vite de cet exil où Ton condamne Fenfance. Quand je n'aurais plus rien à apprendre au collège, il faudrait bien me rappeler à la majson.
Ce jour arriva enfin. Ce fut un des plus beaux de mon
existence. Je fis des adieux reconnaissants aux excellents maîtres qui avaient su vivifier mon Âme en formant mon intelligence, et qui avaient fait pour ainsi dii-e i*ejaillir leur amour de Dieu en amour et en zèle pour FAnie de ses enfants. Les pères Desbrosses, Varlet, Béiiuet, Wrinlx, surtout, mes amis plus que mes professeurs, restèrent toujours dans ma mémoire comme des modèles de sainteté , de vigilance, de paternité , de tendresse et de grâce pour leure élèves. Leurs noms feront toujours pour moi partie de cette famille de Tàme à laquelle on ne doit pas le sang et la chair, mais rintelligence, le goût, les mœurs et le sentiment.
Je n*aime pas F institut des jésuites. Élevé dans leur sein, je savais discerner, dès cette époque, Tesprit de séduction, d'orgueil et de domination, qui se cache ou qui se révèle à propos dans leur politique, et qui, en immolant chaque membre au corps et en confondant ce corps avec la religion, se substitue habilement à Dieu même et aspii*e à donner à une secte surannée le gouvernement des consciences et la monarchie univei*selle de la conscience humaine. Mais ces vices abstraits de Tinstitution ne m'autorisent pas à elTacer de mon cœur la vérité, la justice et la reconnaissance pour les mérites et pour les vertus que j'ai vus respirer et éclater dans leur enseignement et dans les maitivs charçés par eux du soin de notre enfance. Le mobile humain se sentait dans leui's rapports a>ec le monde ; le mobile divin se sentait dans leui's rappoils avec nous..
Leur zèle était si ardent qu'il ne pouvait s'allumer qu'à un principe surnaturel et divin . Leur foi était sincère, leur vie pure, rude, immolée à chaque minute et jusqu'à la fin au devoir et à Dieu. Si leur foi eût été moins superstitieuse et moins puérile, si leurs doctrines eussent été moins imperméables à la raison , ce catholicisme éternel , je verrais dans les hommes que je viens de citer les mattrcs les plus dignes de toucher avec des mains pieuses Pâme délicate de la jeunesse ; je verrais dans leur institut l'école et l'exemple des corps enseignants. Voltaire, qui fut leur élève aussi, leur rendit la même justice. Il honora les maîtres de sa jeunesse