‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 39 sur 269 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

dans les cpneinis de la philosophie humaine. Jo les lionore el je les vénère dans leurs vertus, comme lui. La vérité n'a jamais besoin de calomnier la moindre vertu pour tiùompher |)arle mensonge. Ce serait là le jésuitisme de la philosophie. C'est par la vérité que la raison doit triompher.

Enfin, après Tannée qu'on appelle de philosophie, année (HMidant laquelle on torture par des sophismes stupides et l>arl«res le bon sens naturel de la jeunesse pour le plier aux dogmes ivgnants et aux institutions convenues, je sortis du rollége pour n'y plus rentrer. Je n'en sortis pas sans reconnaissance pour mes excellents maîtres; mais j'en sortis avec ri>n'sse d'un captif qui aime ses geôlière sans regretter les murs de sa prison. J'allais me plonger dans l'océan de liberté auquel je n'avais pas cessé d'aspirer ! Oh ! comme je comptais h<»urp par heure ces derniers jours de la dernière semaine où notre délivrance devait sonner ! Je n'attendis pas qu'on in'envojât chercher de la maison paternelle; je partis en compagnie de trois élèves de mon Age qui rentraient dans lour famille comme moi, et dont les parents habitaient les pnvirrms de Mâcon. Nous portions notre petit bagage sur nos épaules, ot nous nous arrêtions de village en village et de ffTme en ferme, dans les gorges sauvages du Bugey. Les montagnes, les torrents, les cascades, les ruines sous les n)chers, les chalets sous les sapins et sous les hêtres de ce {lays tout alpestre, nous arrachaient nos premiers cris d'admiration pour la nature. C'étaient nos vers grecs et latins traduits par Dieu lui-même en images grandioses et vivantes, une promenade à travers la poésie de sa création. Toute cette mute ne fut qu'une ivresse.

De retour à Milly quelques jours avant la chute des fouilles, je crus ne pouvoir épuiser jamais les torrents de félicité intérieure que répandait en moi le sentiment de ma

liberté dans le site de mon enfance, au sein de uia famille. C'était la conquête de mon âge de virilité. Ma mère m'avait fait préparer une petite chambre à moi seul, prise dans un angle de la maison et dont la fenêtre ouvrait sur Tallée solitaire de noisetiers. Il y avait un lit sans rideaux, une table, des rayons contre le mur pour ranger mes livres. Mon père m'avait acheté les trois compléments de la robe virile d'un adolescent, une montre, un fusil et un cheval, comme pour me diix? que désormais les heui*es, les champs, l'espace, étaient à moi. Je m'emparai de mon indépendance avec un délire qui dura plusieurs mois. Le jour était donné tout entier à la chasse avec mon père, à panser mon cheval à l'écurie ou à galoper, la main dans sa crinière, dans les prés des vallons voisins ; les soirées, aux doux entretiens de famille, dans le salon, avec mon père, ma mère, quelques amis de la maison, ou à des lectures à haute voix des historiens et des poètes.

Outre ces livres instructifs vei-s la lecture desquels mon père dirigeait sans ailectation ma curiosité, j'en avais d'autres que je lisais seul. Je n'avais pas tardé à découvrir l'existence des cabinets de lecture à Mâcon, où on louait des livres aux habitants des campagnes voisines. Ces livres , que j'allais chercher le dimanche, étaient devenus pour moi la source inépuisable de solitaires délectations. J'avais entendu le titi-e de ces ouvrages retentir au collège dans les entretiens des jeunes gens plus avancés en âge et en instruction que moi. Je me faisais un véritable Éden imaginaire de ce monde des idées , des poèmes et des romans qui nous étaient interdits par la juste sévérité de nos études.

Le moment où cet Éden me fut ouvert, où j'entrai pour la première fois dans une bibliothèque circulante, où je pus à mon gré étendre la main sur tous ces fruits milrs, vei*ts ou corrompus de l'arbre de science, me donna le vertige. Je me crus introduit dans le trésor de l'esprit humain. Hélas! hélas! combien ce trésor véritable est vite épuisé ! et combien de pierres fausses tombèrent peu à peu sous mes mains avec désenchantement et avec dégoût, à la place des merveilles que j'espérais y trouver!

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