LIVRE SIXIÈME
L(*s sentiments de piété que j'avais rapportés de mon éducation et la crainte d'offenser les chastes et religieux scrupules de ma mère, m'empêchèrent néanmoins de laisser égarer mes mains et mes yeux sur les livres dépravés ou suspects, poison des âmes, dont la fin du dernier siècle et le matérialisme ordurier de l'empire avaient inondé alors les bibliothèques. Je les entr'ouvris en rougissant, avec une curiosité craintive, et je les refermai avec horreur. Le cynisme est ridéal renversé ; c'est la parodie de la beauté physique et morale, c'est le crime de l'esprit, c'est l'abrutissement de rimagination. Je ne pouvais m'y plaire. Il y avait en moi trop d'enthousiasme pour ramper dans ces égouts de l'intelligence. Ma nature avait des ailes. Mes dangers étaient en haut et non en bas.
Mais je dévorais toutes les poésies et tous les romans dans lesquels Famour s'élève à la hauteur d'un sentiment, au pathétique de la passion, à l'idéal d'un culte éthéré. M"" de Sla^l, M"« Gottin, M»- Flahaut, Richardson, l'abbé Prévost, les romans allemands d'Auguste Lafontaine, ce Gessner prosaïque de la bourgeoisie, fournirent pendant des mois entiers de délicieuses scènes toutes faites au drame intérieur de mon imagination de seize ans. Je m'enivrais de cet opium de l'âme qui peuple de fabuleux fantômes les espaces encore Mdes de rimagination des oisifs, des femmes et des enfants. Je vivais de ces mille vies qui passaient, qui brillaient et qui sV^anouissaient successivement devant moi, en tournant les innombrables pages de ces volumes plus enivrants que les f«*uilles de pavots.
Ma vie était dans mes songes. Mes amours se personnifiaient dans ces figures idéales qui se levaient tour ù tour si>us révocation magique de l'écrivain , et qui traversaient !^ airs en y laissant pour moi une image de femme, un n'sage gracieux ou mélancolique, des cheveux noirs ou blonds, des regards d'azur ou d'ébène, et surtout un nom mélodieux. Quelle puissance que cette création par la parole, qui a doublé le monde des êtres et qui a donné la vie à tous l(*s ri'ves de l'homme ! Quelle puissance surtout à l'âge où la