LIVRE PREMIER
nombreux et profonds appartements. C'est là la maison ou je suis né.
Mon grand'përe vivait encore. C*dtait un vieux gentilhomme qui avait seni longtemps dans les armées de Louis W, et avait reçu la croix de Saint-Louis à la bataille de Fonlenoy. Rentré dans sa province avec le grade de capitaine de cavalerie* il y avait rapporté les habitudes d'élégance, de splendeur et de plaisir contractées à la cour ou dans les garnisons. Possesseur d'une belle fortune dans son l^>s, il avait épousé une riche héritière de Franche-Comté, qui lui avait apporté en dot de belles terres et de grandes fonMs dans les environs de Saint-Claude et dans les gorges du Jura, non loin de Genève. 11 avait six enfants, trois fils et trois filles. D*après les idées du temps, la fortune de la famille avait été destinée tout entière à Tatné de ces fils. Le s4'rond était entré malgré lui dans Fétat ecclésiastique, pour l<M]uel il n'avait aucune vocation. Des trois filles, deux avaient ••té mises dans des couvents, l'auti^e était chanoinesse et avait fait ses vœux. Mon père était le dernier-né de cette nombreuse lamille. Dès Tdge de seize ans, on l'avait mis au ^c^^nice dans le même régiment où avait servi avant lui fum père. Il ne devait jamais se marier : c'était la règle du temps. Il devait vieillir dans le grade modeste de capitaine de cavalerie, auquel il était arrivé de bonne heure; venir de temps en temps en semestre dans la maison paternelle : gagner lentement la croix de Saint-Louis, terme unique des ambitions du gentilhomme de province ; puis, dans son âge avancé, pounu d'une petite pension du roi et d'une légitime plus mince encore, végéter dans une chambre haute de quelque \ieux château de son fi*ère aîné, surveiller le jardin, chasser avec le curé, dress(*r les chevaux, jouer avec les enfants, faire la partie d'échecs ou de trictrac
n CONFIDENCES.
des voisins, complaisant-né de tout le monde, esclave domestique, lieureux de l'être, aimé mais négligé par tout le monde, et achevant ainsi sa vie, inaperçu, sans biens, sans femme, sans postérité, jusqu'à ce que les infirmités et la maladie le reléguassent du salon dans la chambre nue où pendaient au mur son casque et sa vieille épée, et qu'on dit un jour dans le château : « Le chevalier est mort. »
* Mon père était le chevalier de Lamartine, et cette vie lui était destinée. Modeste et respectueux, il l'aurait acceptée en gémissant, mais sans murmui*e. Une circonstance vint changer inopinément tous ces arrangements du sort. Son frère aîné devint valétudinaire ; les médecins lui déconseillèrent le mariage. Il dit à son père : « 11 faut marier le chevalier. » Ce fut un soulèvement général de tous les sentiments de famille et de tous les préjugés de l'habitude dans l'esprit et dans le cœur du vieux gentilhomme. Les chevaliers ne sont pas faits pour se marier. On laissa mon père à son régiment. On ajourna d'année en année cette difficulté qui révoltait suiiout ma grand'mère. Marier le chevalier! c'est monstrueux. D'un autre côté, laisser éteindre l'humble race et le nom obscur, c'était un crime contre le sang. 11 fallait pourtant se décider. On ne se décidait pas, et la Révolution approchait.
Il y avait à cette époque en France, et il y a encore en Allemagne, une institution religieuse et mondaine à la fois, dont il nous serait difficile de nous faire une idée aujourd'hui sans sourire, tant le monde et la religion s'y trouvaient rapprochés et confondus dans un contraste à la fois charmant et sévère. C'était ce qu'on appelle un chapitre de chanoinesses nobles. Voici ce qu'étaient ces chapitres.
Dans une province et dans un site ordinairement bien choisis, non loin de quelque grande ville dont le voisinage