‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 42 sur 269 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

ili> n'iiipoi-ciir. Les femmes le chantaient en romances plainlî\es ou en fanfares triomphales, au départ, sur la tombe ou au retour de leurs amants. De petites éditions en volumes [H)rtalifs se glissaient dans toutes les bibliothèques. II m*en tomlki une sous la main. Je m'abîmai dans cet océan <roiubres,de sang, de larmes, de fantômes, d* écume, de neige, (Ir brunies, de frimas, et d'images dont l'immensité, le demijour et la tristesse correspondaient si bien à la mélancolie grandiose d'une âme de seize ans qui ouvre ses premiers ra}ons sur l'infini. Ossian, ses sites et ses images correspondaient meneilleusement aussi à la nature du pays, des montagnes presque écossaises, à la saison de Tannée et à la mélancolie des sites où je le lisais. C'était dans les âpres frissons de novembre et de décembre. La terre était couverte d*un manteau de neige percé çâ et là par les troncs noii*s de sapins épars, ou surmonté par les branches nues des chênes où s'assemblaient et criaient les volées de corneilles. Les brumes glacées suspendaient le givre aux buissons. Les nuages ondoyaient sur les cimes ensevelies des montagnes. he rares échappées de soleil les perçaient par moments et dtrouvraient de profondes perepectives de vallées sans fond, <»ù l'œil pouvait supposer dos golfes de mer. C'était la décoration naturelle et sublime des potMues d* Ossian que je tenais à !a main. Je les emportais dans mon carnier de chasseur sur les montagnes, et, pendant que les chiens donnaient de la ^oi\ dans les gorges, je les lisais assis sous quelque rocher ronra^ e, ne quittant la page des yeux que pour trouver à l'horizon, à mes pieds, les mêmes brouillards, les mêmes nuées, K*s mrmes plaines de glaçons ou de neige que je venais de \oir en imagination dans mon livre. Combien de fois je sentis »M*s larmes se congeler au bord de mes cils ! J'étais devenu un des fils du-barde, une de ces ombres héroïques, amou- HMisis, plaintives, qui combattent, qui aiment, qui pleurent ou qui chantent sur la harpe dans les sombres domaines de Fingal. Ossian est certainement une des palettes où mon iina'^ination a broyé le plus de couleurs, et qui a laissé le plus de ses teintes sur les faibles ébauches que j'ai tracées

depuis. C'est TEscluie de nos temps ténébreux. Des érudits curieux ont prétendu et prétendent encore qu'il n'a jamais existé ni écrit, que ses poëmes sont une supercherie de Macpherson. J'aimerais autant dire que Salvator Rosa a inventé la nature !

Mais il manquait quelque chose à mon intelligence cornplètc d'Ossian: c'était l'ombre d'un amour. Gomment adorer sans objet ? comment se plaindre sans douleur? comment pleurer sans larmes? Il fallait un préte.xte à mon imagination d'enfant rêveur. Le hasard et le voisinage ne tardèrent pas à me fournir ce type obligé de mes adorations et de mes chants. Je m'en serais fait un de mes songes, de mes nuages et de mes neiges, s'il n'avait pas existé tout près de moi. Mais il existait, et il eût été digne d'un culte moins imaginaire et moins puéril que le mien.

Mon père passait aloi-s les hivers tout entiers à la campagne. 11 y avait, dans les environs, des familles nobles ou des familles d'honorable et élégante, bourgeoisie qui habitaient également leurs châteaux ou leurs petits domaines pendant toutes les saisons de l'année. On se réunissait dans des repas de campagne ou dans des soirées sans luxe. La plus sobre simplicité et la plus cordiale égalité régnaient dans ces réunions de voisins et d'amis. Vieux seigneurs ruinés par la Révolution , émigrés encore jeunes et conteurs , rentrés de l'exil ; curés, notaires, médecins des villages voisins, familles retirées dans leurs maisons rustiques, riches cultivateurs du pays, confondus par les habitudes et par le voisinage avec la bourgeoisie et la noblesse, composaient ces réunions que le retour de l'hiver avait multipliées.

Pendant que les parents s'entretenaient longuement à table, ou jouaient aux échecs, au trictrac, aux cartes dans la salle, les jeunes gens jouaient à des jeux moins réfléchis dans un coin de la chambre , se répandaient dans les jardins,

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