LIVRE SIXIÈME
pétrissaient la neige, dénichaient les rouges-gorges ou les fauvettes dans les rosiers, ou répétaient les rôles de petites pièces et de proveAes en action qu'ils venaient représenter, après le souper et le jeu, devant les parents et les amis.
Une jeune personne de seize ans, comme moi, fille unique d'un propriétaire aisé de nos montagnes, se distinguait de tous ces enfants par son esprit, par son instruction et par ses talents précoces. Elle s'en distinguait aussi par sa beauté plus mûre qui commençait à la rendre plus rêveuse et plus réservée que ses autres compagnes. Sa beauté, sans être d'une régularité parfaite, avait cette langueur d'expression contagieuse qui fait rêver le regard et languir aussi la pensée de celui qui contemple. Des yeux d'un bleu de pervenche, des cheveux noirs et touffus, une bouche pensive qui riait peu et qui ne s'ouvrait que pour des paroles brèves, sérieuses, pleines d'un sens supérieur à ses années; une taille oh se révélaient déjà les gracieuses inflexions de la jeunesse, une démarche lasse, un regard qui contemplait souvent, et qui se détournait quand on le surprenait, comme s'il eût voulu dérober les rêveries dont il i^tait plein : telle était cette jeune fille. Elle semblait avoir le pressentiment d'une vie courte et nuageuse comme les beaux jours d'hiver où je la connus. Elle dort depuis longtemps sous cette neige où nous imprimions nos premiers pas.
Elle s'appelait Lucy.
Elle sortait depuis quelques mois d'un couvent de Paris ou ses parents lui avaient donné une éducation supérieure à sa destinée et à sa fortune. Elle était musicienne. Elle avait une voix qui faisait pleurer. Elle dansait avec une perfection d'attitude et de pose un peu nonchalante, mais qui donnait à l'art l'abandon et la mollesse des mouvements d*une enfant : elle parlait deux langues étrangères. Elle avait
^0ï * CONFIDENCES.
rapporté de Paris des livres dont elle continuait à nourrir son esprit dans Tisolement du hameau de son père. Elle savait par cœur les poètes; elle adorait comme moi Ossian, dont les images lui rappelaient nos propres collines dans celles de Morven. Cette adoration commune du même poète, cette intelligence à deux d*une même langue ignorée des autres, étaient déjà une confidence involontaire entre nous. Nous nous cherchions sans cesse; nous nous rapprochions partout pour en parler. Avant de savoir que nous avions un attrait l'un vers l'autre, nous nous rencontrions déjà dans nos nuages, nous nous aimions déjà dans notre poète chéri. Souvent à part du reste de la société, dans les jeux, dans les promenades, nous marchions presque toujours à une longue distance en avant de sa mère et de mes sœurs, nous parlant peu, n'osant nous regarder, mais nous montrant de temps en temps de la main quelques beaux arcs-en-ciel dans les brouillards, quelques sombres vallées noyées d'une nappe de brume d'où sortait, comme un écueil ou comme un navire submergé, la flèche d'un clocher ou le faisceau de tours ruinées d'un vieux château ; ou bien encore quelque chute d'eau congelée au fond du ravin, sur laquelle les châtaigniers et les chênes penchaient leurs bras alourdis de neige, comme les vieillards de Lochlin sur la harpe des dieux.
Nous nous répondions par un regard d'admiration muette et d'intelligence intérieure. Nous marchions souvent une demi-heure ainsi, à côté l'un de l'autre, quand je la conduisais jusqu'au bout de la vallée oii demeurait son père, sans qu'on entendît d'autre bruit que le léger craquement de nos pieds dans le sentier de neige. Nous ne nous quittions pourtant jamais sans un soupir dans le cœur et sans une rougeur sur le front.
Les familles et les voisins souriaient de cette inclination qu'ils avaient aperçue avant nous. Ils la trouvaient naturelle et sans danger entre deux enfants de cet âge, qui ne savaient pas même le nom du sentiment qui les entraînait ainsi. Bien loin de se déclarer cette prédilection l'un à l'autre. Ils ne se l'expliquaient pas à eux-mêmes.