LIVRE SIXIÈME. , lOS
Cependant ce sentiment se passionnait de jour en jo«r davantage en moi et en elle. Quand j'avais passé la soirée auprès d'elle, que j'avais reconduit sa famille jusqu'au tor^ rent au-dessus duquel la maison de son père s'ëlevait sur un cap de rocher, il me semblait qu'on m'arrachait le cœur et qu'on l'enfermait avec elle dans ces gros murs et sous cette porte retentissante. Je revenais à pas lents, sans suivre aucun sentier, à travers les taillis et les prés, me retournant sans cesse pour voir l'ombre des hautes murailles se découper sur le firmament : heureux quand j'apercevais briller un moment une petite lumière à la fenêtre de la tourelle haute qui dominait le torrent, où je savais qu'elle lisait en attendant le sommeil.
Tous les jours je m'acheminais, sous un prétexte quelconque, de ce côté de la vallée, mon fusil sous le bras, mon chien sur mes pas. Je passais des heures entières à rôder en vue du vieux manoir, sans entendre d'autre bruit que la voix des chiens de garde qui hurlaient de joie en jouant avec leur jeune maltresse, sans voir autre chose que la fumée qui h élevait du toit dans le ciel gris. Quelquefois cependant je la découvrais elle-même en robe blanche à peine agrafée autour du cou; elle ouvrait sa fenêtre au rayon matinal oh au vent du midi; elle posait un pot de fleurs sur le rebord pour faire respirer à la plante renfermée l'air du ciel, ou bien elle suspendait à un clou la cage de son chardonneret, qui baisait ses lèvres entre les barreaux.
Elle s'accoudait aussi quelquefois longtemps pour regarder écumer le torrent et courir les nuages, et ses beaux cheveux noirs pendaient en dehors, fouettés contre le mur par le vent d'hiver. Elle ne se doutait pas qu'un regard ami suivait, du bord opposé du ravin, tous ses mouvements, et qu'une bouche entr' ouverte cherchait à reconnaître dans les
saveurs de Taîr les vagues du vent qui avaient touché ses cheveux et emporté leur odeur dans les prés. Lç soir, je lui (lisais timidement que j'avais passé en vue de sa maison dans la journée ; qu'elle avait arrosé sa plante à telle heure ; qu'à telle autre elle avait exposé son oiseau au soleil ; qu'ensuite elle avait rêvé un moment à sa fenêtre; qu'après elle avait chanté ou touché du piano; qu'enfin elle avait refermé sa fenêtre et qu'elle s'était assise longtemps immobile comme quelqu'un qui lit.
Elle rougissait en me voyant si attentif à observer ce qu'elle faisait et en pensant qu'un regard invisible notait ses regards, ses pas et ses gestes jusque dans sa tour, où elle ne se croyait vue que de Dieu; mais elle ne paraissait attacher aucune signification d'attachement particulier à cette vigilance de ma pensée sur elle.
« Et vous, me disait-elle avec un intérêt sensible dans la voix, mais masqué d'une apparente indifférence, qu*avezvous fait aujourd'hui? » Je n'osais jamais lui dire : « J'ai pensé à vous! » Et nous restions toujours dans cette délicieuse indécision de deux cœurs qui sentent qu'ils s'adorent, mais qui ne se décideraient jamais à se le dire des lëyres : leur silence et leur tremblement même le disent assez pour eux.
Ossian fut notre confident muet et notre interprète. Elle m'en avait prêté un volume. Je devais le lui rendre. Après avoir glissé dans toutes les pages les brins de mousse, les grains de lierre noir, les fleurs bleues qu'elle aimait à cueillir dans les haies ou sur les pots de giroflée des chaumières quand nous nous promenions ensemble avant l'hiver; après avoir cherché à appeler ainsi sa pensée sur moi et montré que je pensais à ses goûts moi-même, l'idée me vint d'ajouter une ou deux pages à Ossian, et de charger l'ombre des