LIVRE SlXltME. 4M
nous souvent, des heures passées ensemble, dans la solitude «*t dans le silence d'une nuit d*biver, à nous entretenir sans t(*nioins et sans fin des plus secrètes émotions de nos âmes, romme Fingal, Momi et Malvina sur les collines de leurs .'lieux ! u
Des larmes de désir et d'enthousiasme montaient dans nos }eux à ces images anticipées du bonheur poétique que nous osions rêver dans ces entretiens dérobés au jour et à IVpil de nos parents. A force d'en parler, nous arrivâmes â un é|?al désir de réaliser ce songe d'enfant; puis nous conrcrtâmes secrètement, mais innocemment, les moyens de nous donner l'un à l'autre cette félicité d'imagination. Rien n*était si facile du moment que nous nous entendions, moi (Hiur le demander avec passion, elle pour l'accorder sans soupçon ni résistance.
La tour qu'habitait Lucy, â l'extrémité du petit manoir i\e son père, avait pour base une terrasse dont le mur, bâti «^n forme de rempart, avait ses fondements dans le bas de la l>etite vallée près du torrent. Le mur était en pente assez douce. Des buis, des ronces, des mousses, poussés dans les rrt'vasses des vieilles pierres ébi-échées par le temps, permettaient à un homme agile et hardi d'arriver, en rampant, au sommet du parapet, et de sauter de là dans le petit jardin qui occupait l'espace étroit de la terrasse au pied de la tour. Une porte basse de cette tour, servant d'issue à la dernière marche d'un escalier tournant, ouvrait sur le jardin, O'tt** porte, fermée la nuit par un verrou intérieur, pouvait s'ouvrir sous la main de Lucy et lui donner la promenade du jardin pendant le sommeil de sa nourrice. Je connaissais le mur, la terrasse, le jardin, la tour, l'escalier. Il ne s'agissait pour elle que d'avoir assez de résolution pour y desrendre, pour moi assez d'audace pour y monter. Nous con-
nî CONFIDENCES.
vînmes de la nuit, de Theure, du signal que je ferais de la colline opposée en brûlant une amorce de mon fusil.
Le plus embarrassant pour moi était de sortir inaperçu, la nuit, de la maison de mon père*. La grosse porte du Testibule sur le perron ne s'ouvrait qu'avec un retentissement d'énormes seiTures rouillées, de barres et de verrous dont le bruit ne pouvait manquer d'éveiller mon père. Je couchais dans une chambre haute du premier étage. Je pouvais descendre en me suspendant à un drap de mon lit et en sautant de l'extrémité du drap dans le jardin ; mais je ne pouvais remonter. Une échelle, heureusement oubliée par d<*s maçons qui avaient travaillé quelques jours dans les pressoirs, me tira d'embarras. Je la dressai, le soir, contre le mur de ma chambre. J'attendis impatiemment que l'horloge eût sonné onze heures et que tout bruit fût assoupi dans la maison. J'ouvris doucement la fenêtre et je descendis, mon fusil à la main, dans l'allée des noisetiers. Mais à peine avais-je fait quelques pas muets sur la neige, que l'échelle, glissant avec fracas contre la muraille, tomba dans le jardin. Un gros chien de chasse qui couchait au pied de mon lit. m'ayant vu sortir par la fenêtre, s'était élancé à ma suite. Il avait entravé ses pattes dans les barreaux et avait entraîné par son poids l'échelle h teiTe. A peine dégagé, le chien s'était jeté sur moi et me couvrait de caresses. Je le repoussai rudement pour la première fois de ma vie. Je feignis de le battre pour lui ôter l'envie de me suivre plus loin. 11 s<» coucha à mes pieds et me vit franchir le mur qui séparait le jardin des vignes sans faire un mouvement.
Je me glissai à travers les champs, les bois et les prés, sans rencontrer personne jusqu'au bord du ravin opposé à la maison de Lucy. Je brûlai l'amorce. Une légère lueur allumée un instant, puis éteinte à la fenêtre haute de la tour.