‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 50 sur 269 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

me répondit. Je déposai mon fusil au pied du mur en talus. Je grimpai le rempai*t. Je sautai sur la terrassé. Au même instant, la porte de la tour s* ouvrit. Lucy, franchissant le <h»rnit»r degré et marchant comme quelqu'un qui veut assoupir le bruit de ses pas, s'avança vei-s Tallée où je Tatlendais un peu dans Tombre. Une lune splendide éclairait de sfs gerbes froides, mais éblouissantes, le reste de la terrasse, U^ murs et les fenêtres de la tour, les flancs de la vallée.

Nous étions enfln au comble de nos rêves. Nos cœurs liattaient. Nous n*osions ni nous regarder ni parler. J'essuyai cependant avec la main un banc de pierre couvert de neige placée. J*y étendis mon manteau, que je portais plié sous mon bras, et nous nous assîmes un peu loin Fun de l'autre. Nul de nous ne rompait le silence. Nous regardions tantôt à nos pieds, tantôt vers la tour, tantôt vers le ciel. A la fin je m'enhardis : « 0 Lucy, lui dis-je, comme la lune rejaillit pittoresquement ici de tous les glaçons du torrent et de toutes les neiges de la vallée ! Quel bonheur de la contempler avec vous! — Oui, dit-elle, tout est plus beau avec un ami qui partage vos admirations pour ces paysages. » Elle allait poursuivre, quand un gros corps noir, passant comme un boulet par-dessus le mur du parapet, roula dans l'allée, et vint, en deux ou trois élans, bondir sur nous en aboyant de joie.

C'était mon chien qui m'avait suivi de loin, et qui, ne me ^ojant pas redescendre, s'était élancé sur ma piste et avait grimpé comme moi le mur de la terrasse. A sa voix et à ses iMuids dans le jardin, les chiens de la cour répondirent par de longs aboiements, et nous aperçûmes dans Tintérieur de la maison la lueur d'une lampe qui passait de fenêtre en f«»nêire en s'approchant de la tour. Nous nous le\àmes. Lucy s élança vers la porte de son escalier, dont je l'entendis refermer pn*cipitamment le verrou. Je me laissai glisser jusqu'au |)i<*d du mur dans les prés. Mon chien me sui\il. Je m'enfonçai à grands pas dans les sombres gorgt^s des montagnes *'iï maudissant l'importune fidélité du pauvre animal. J'arrivai transi sous la fenêtre de ma chambre.

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Je replaçai réchelle. Je me couchai à Taube du jour, sans autre souvenir de cette première nuit de poésie ossianique les pie^s mouillés, les membres transis, la conscience un peu humiliée de ma timidité devant la charmante Lucy, et une rancune très-modérée contre mon chien, qui avait interrompu à propos un entretien dont nous étions déjà plus embarrassés qu'heureux.

Ainsi finirent ces amoui^ imaginaires qui commençaient à inquiéter un peu nos parents. On s'était aperçu de ma sortie nocturne. On se hâta de me faire partir avant que cet enfantillage devint plus sérieux. Nous nous jurâmes de nous aimer par tous les astres de la nuit, par toutes les ondes du torrent et par tous les arbres de la vallée. L'hiver fondit ces serments avec ses neiges. Je partis pour achever mon éducation à Paris et dans d'autres grandes villes. Lucy fut mariée pendant mou absence, devint une femme accomplie, fit le bonheur d'un mari qu'elle aima, et mourut jeune, dans une destinée aussi vulgaire que ses premiers rêves avaient été poétiques. Je revois quelquefois son ombre mélancolique et diaphane sur la petite terrasse de la tour de***, quand je passe, rhiver, au fond de la vallée, que le vent du nord fouette la crinièi'e de mon cheval, ou que les chiens aboient dans la cour du manoir abandonné.

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