LIVRE PREMIER
animait ces espèces de couvents sans clôture, les familles riches et nobles du royaume envoyaient vivre, après avoir fait ce qu'on appelait des preuves, celles de leui-s filles qui ne se sentaient pas de goût pour l'état de religieuses cloîtrées, et à qui cependant ces familles ne pouvaient faire des dots suffisantes pour les marier.
On leur donnait à chacune une petite dot, on leur bâtissait une jolie maison entourée d'un petit jardin, sur un plan uniforme , groupée autour de la chapelle du chapitre. C'étaient des espèces de cloîtres libres rangés les uns à côté des autres, mais dont la porte restait à demi ouverte au monde; une sorte de sécularisation imparfaite des ordres religieux d'autrefois; une transition élégante et douce entre l'Église et le monde. Ces jeunes personnes entraient là dès rage de quatorze à quinze ans. Elles commençaient par y vivre sous la surveillance très-peu gênante des chanoinesses les plus âgées qui avaient fait leurs vœux et à qui leurs familles les avaient confiées; puis, dès qu'elles avaient vingt ans, elles prenaient elles-mêmes la direction de leurs ménages, elles s'associaient avec une ou deux de leurs amies et vivaient en commun par petits groupes de deux ou trois.
Elles ne vivaient guère au chapitre que pendant la belle saison. L'hiver, elles étaient rappelées dans les villes des environs, au sein de leurs familles, pour y passer un semestre de plaisir et décorer le salon de leurs mères. Pendant Isa mois de résidence au chapitre, elles n'étaient astreintes à rien, si ce n'est à aller deux fois par jour chanter à l'office dans l'église, et encore le moindre prétexte suffisait pour les en exempter. Le soir elles se réunissaient tantôt chez l'abbesse, tantôt chez l'une d'entre elles, pour jouer, causer, Caire des lectures, sans autre règle que leur goût, sans autre surveillance que celle d'une vieille chanoinesse, gardienne indulgente de ce charmant troupeau. On devait seulement rentrer à certaines heures. Les hommes étaient exclus de ces réunions, mais il y avait une exception qui réconciliait tout. Les jeunes chanoinesses pouvaient recevoir chacune leurs frères en visite pendant un certain nombre de joui-s, et elles
t^ CONFIDENCES.
Rousseau. Ma mère, quoique très-pieuse et très-ëtroiteiuenl attachée au dogme catholique, avait conservé une tendre admiration pour ce grand homme, sans doute parce quMI avait plus qu'un génie, parce qu'il avait une âme. Elle n*était pas de la religion de son génie, mais elle était de la religion de son cœur.
Le duc d'Orléans, comte de Beaujolais aussi, avait la nomination d*un certain nombre de dames au chapitre de Salles, qui dépendait de son duché. C'est ainsi et c'est par lui que ma mère y fut nommée à l'âge de quinze à seize ans. Taî encore un portrait d'elle fait à cet âge. Indépendamment du portrait que toutes ses sœurs et que mon père lui-même nous ont si souvent tracé de mémoire. Elle est représentée dans son costume de chanoinesse. On voit une jeune personne grande, élancée, d'une taille flexible, avec de beaux bras blancs sortant, à la hauteur du coude, des manches étroites d'une robe noire. Sur la poitrine est attachée la petite croix d'or du chapitre. Par-dessus ses cheveux noirs tombe et flotte, des deux côtés de la tête, un voile de dentelles moins noires que ses cheveux. Sa flgure, toute jeune et toute naïve, brille seule au milieu de ces couleurs sombres.
Le temps a un peu enlevé la fraîcheur du coloris de quinze ans. Mais les traits sont aussi pui*sque si le pinceau du peintre n'était pas encore séché sur la palette. On y retrouve ce sourire intérieur de la vie , cette tendresse intarissable de Tâme et du regard, et surtout ce rayon de lumière si serein de raison, si imbibé de sensibilité, qui ruisselait comme une caresse éternelle de son œil un peu profond et un peu voilé par la paupière, comme si elle n'eût pas voulu laisser jaillir toute la clarté et tout l'amour qu'elle avait dans ses beaux yeux. On comprend, rien qu'à voir ce portrait, toute la passion qu'une telle femme dut inspirer à mon père, et toute la piété 4jue plus tard elle devait inspirera ses enfants.