‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 51 sur 269 · LIVRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEME

GRAZIKLLA.

A dii-huil ans, ma famille me confia aux soins d*iine de mes parentes que des affaires appelaient en Toscane, où elle allait accompagnée de son mari. C'était une occasion de me laire voyager et de m' arracher à cette oisiveté dangereuse de la maison paternelle et des villes de province , où les premières passions de Tâme se corrompent faute d'activité. J(» partis avec Tenthousiasme d'un enfant qui va voir se lever le rideau des plus splendides scènes de la nature et de la vie.

Les Alpes, dont je voyais de loin, depuis mon enfance, briller les neiges éternelles, à l'extrémité de l'horizon, du baut de la colline de Milly; la mer, dont les voyageurs et les pof'tes avaient jeté dans mon esprit tant d'éclatantes images ; le ciel italien, dont j'avais, pour ainsi dire, aspiré déjà la chaleur et la sérénité dans les vers de Goethe et dans les pages de Corinne :

Connais-tu celte terre où les myrtes fleurissent?

I«*s monuments encore debout de cette antiquité romaine, dont m^ études toutes fraîches avaient rempli ma pensée; la liberté enfin ; la distance qui jette un prestige sur 1rs choses éloignées ; les aventures, ces accidents certains des longs voyages, que l'imagination jeune prévoit, combine h

plaisir et savoure d'avance; le changement de langue, de visages, de mœurs, qui semble initier Tintelligence à un monde nouveau, tout cela fascinait mon esprit. Je vécus dans un état constant d'ivresse pendant les longs jours d'attente qui précédèrent le départ. Ce délire, renouvelé chaque jour par les magniOcences de la nature en Savoie, en Suisse, sur le lac de Genève, sur les glaciers du Simplon, au lac de Côme, à Milan et à Florence, ne retomba qu'à mon retour.

Les affaires qui avaient conduit ma compagne de >oyage à Livourne se prolongeant indéfiniment, on parla de nie l'amener en France, sans avoir vu Rome et Naples. C'était m' arracher mon rêve au moment où j'allais le saisir. Je me revoltai intérieurement contre une pareille idée. J'écrivis à mon pèrepour lui demander l'autorisation de continuer seul // 7 mon voapgc en Italie, et, sans attendre la réponse, que je M n'espérais guère favorable, je résolus de prévenir la désobéissance par le fait. « Si la défense arrive, me disais-je, elle arrivera trop tard. Je serai réprimandé, mais je serai pardonné ; je reviendrai, mais j'aurai vu. » Je fis la revue de mes finances très-restreintes ; mais je calculai que j'avais un parent de ma mère établi à Naples, et qu'il ne me refuserait pas quelque argent pour le retour. Je partis, une belle nuit, de Livourne par le courrier de Rome.

J'y passai l'hiver seul dans une petite chambre d'une rue obscui*e, qui débouche sur la place d'Espagne, chez un peintre romain qui me prit en pension dans sa famille. Ma figure, ma jeunesse, mon enthousiasme, mon isolement au milieu d'un pays inconnu, avaient intéressé un de mes compagnons de voyage dans la route de Florence à Rome. Il s était lié d'une amitié soudaine avec moi. C'était un beau jeune homme à peu près de mon âge. Il paraissait être le fils ou le neveu du fameux chanteur Davide, alors le premier ténor des théâtres d'Italie. Davide voyageait aussi avec nous. C'était un homme d'un âge déjà avancé. 11 allait chanter pour la dernière fois sur le théâtre Saint-Charles à Naples.

Davide me traitait en père, et son jeune compagnon me comblait de pré\enances et de bontés. Je répondais à ces

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