‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 54 sur 269 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

républicaines d'Alfieri, il vit qu'il pouvait s'ouvrir à moi, et je devins moins son ëlève que son ami.

La preuve que la liberté est l'idéal divin de l'homme, c'est qu'elle est le premier rêve de la jeunesse, et qu'elle ne s'évanouit dans notre âme que quand le cœur se flétrit et que Tespril s'avilit ou se décourage. Il n'y a pas une âme de vingt ans qui ne soit républicaine. 11 n'y a pas un cœur usé qui ne soit servile.

Combien de fois mon mattre et moi n'allâmes-nous pas nous asseoir sur la colline de la villa Pamphili, d'où l'on voit Rome, ses dômes, ses ruines, son Tibre, qui rampe souillé, silencieux, honteux, sous les arches coupées du Ponte Rotto, d'où Ton entend le murmure plaintif de ses fontaines et les pas presque muets de son peuple marchant en silence dans ses mes désertes ! Combien de fois ne versâmes-nous pas des larmes amères sur le sort de ce monde livré à toutes les t\rannies, où la philosophie et la liberté n'avaient semblé vouloir renaître un moment en France et en Italie que pour être souillées, trahies ou opprimées partout ! Que d'imprécations à voix basse ne sortaient pas de nos poitrines contre ce tyran de l'esprit humain, contre ce soldat couronné qui ne s'était retrempé dans ta révolution que pour y puiser la force de la détruire et pour livrer de nouveau les peuples à tous les préjugés et à toutes les servitudes ! C'est de cette époque que datent pour moi l'amour de l'émancipation de Tesprit humain et cette haine intellectuelle contre ce héros du siècle, haine à la fois sentie et raisonnée, que la réflexion et le temps ne font que justifier, malgré les flatteurs de sa mémoire.

42i CONFIDENCES.

Ce fut sous l'empire de ces impressions que j'étudiai Rome, son histoire et ses monuments. Je sortais le matin , •seul, avant que le mouvement de la ville pût distraire la pensée du contemplateur. J'emportais sous mon bras les historiens, les poètes, les descripteurs de Rome. J'allais m'asseoîr ou errer sur les ruines désertes du Forum, du Colisée, de la campagne romaine. Je regardais, je lisais, je pensais tour à tour. Je faisais de Rome une étude sérieuse, mais une étude en action. Ce fut mon meilleur cours d'histoire. L'antiquité, au lieu d'être un ennui, devint pour moi un sentiment. Je no suivais dans cette étude d'autre plan que mon penchant. J'allais au hasard, où mes pas me portaient. Je passais de Rome antique à Rome moderne, du Panthéon au palais de Léon \, de la maison d'Horace, à Tibur, à la maison de Raphaël. Poètes, peintres, historiens, grands hommes, tout passait confusément devant moi, je n'arrêtais un moment que ceux qui m'intéressaient davantage ce jour-là.

Vere onze heures, je rentrais dans ma petite cellule de la maison du peintre, pour déjeuner. Je mangeais, sur ma table -de travail et tout en lisant, un morceau de pain et de fromage. Je buvais une tasse de lait ; puis je travaillais , je notais, j'écrivais jusqu'à l'heure du dîner. La femme et la UUe de mon hôte le préparaient elles-mêmes pour nous. Après le repas, je repartais pour d'autres courses et je ne rentrais qu'à la nuit close. Quelques heures de conversation avec la famille du peintre et des lectures prolongées longtemps dans la nuit achevaient ces paisibles journées. Je ne sentais aucun besoin de société. Je jouissais même de mon isolement. Rome et mon àme me suffisaient. Je passai ainsi tout un long hiver, depuis le mois d'octobre jusqu'au mois d'avril suivant, sans un jour de lassitude ou d'ennui. C'est au souvenir de ces impressions que dix ans après j'écrivis des vers sur Tibur.

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