LIVRE SEPTIÈME
<*troit du canal. Mais le vent nous avait devancés, comme Tavait dit le pilote, et, en s*engouffrant entre le cap et la pointe de PIIp, il avait acquis une telle force, qu'il soulevait la mer avec les bouillonnements d'une lave furieuse, et que la va<^ue, ne trouvant pas d'espace pour fuir assez vite devant l'ouragan qui la poussait, s'amoncelait sur elle-même, retom- U'tit, ruisselait, s éparpillait dans tous les sens comme une mer folle, et, cherchant à fuir sans pouvoir s'échapper du canal, se heurtait avec des coups terribles contre les rochers à pic du cap Misène et y élevait une colonne d'écume dont la I)Oussière était renvoyée jusque sur nous.
Tenter de franchir ce passage avec une barque aussi fragil**, et qu'un seul jet d'écume pouvait remplir et engloutir, c't'tait insensé. Le pêcheur jeta sur le cap éclairé par sa colonne d'écume un regard que je n'oublierai jamais, puis, r;ji^ant le signe de la croix : u Passer est impossible, s'écriat-il ; reculer dans la grande mer, encore plus. Il ne nous H'ste qu'un parti : aborder à Procida ou périr. »
Tout novices que nous fussions dans la pratique de la^ mer, nous sentions la difficulté d'une pareille manœuvre par UD coup de vent. En nous dirigeant vers le cap, le vent nous pr(*uait en poupe, nous chassait devant lui ; nous suivions la mer qui fuyait avec nous , et les vagues , on nous élevant >ur leur sommet, nous relevaient avec elles. Elles avaient donc moins de chance de nous ensevelir dans les abîmes quVIIes creusaient. Mais pour aborder à Procida, dont nous apercerions les feux du soir briller à notre droite, il fallait prendre obliquement les lames et nous glisser, pour ainsi din\ dans leurs vallées vers la côte, en présentant le flanc à la lague et les minces bords de la barque au vent. Cependant la nécessité ne nous permettait pas d'hésiter. Le pécheur, nous taisant signe de relever nos rames, profita de Tinter-
valle d'une lame à une autre pour virer de bord. Nous mîmes le cap sur Procida, et nous voguâmes comme un brin d'berbe marine qu'une vague jette à l'autre vague et que le flot reprend au flot.
Nous avancions peu ; la nuit était tombée. La poussière, l'écume, les nuages que le vent roulait en lambeaux déchirés sur le canal, en redoublaient l'obscurité. Le vieillard avait ordonné à l'enfant d'allumer une de ses torches de résine, soit pour éclairer un peu sa nianœuvre dans les profondeurs de la mer, soit pour indiquer aux marins de Procida qu'une barque était en perdition dans le canal, et pour leur demander non leur secours, mais leurs prières.
C'était un spectacle sublime et sinistre que celui de ce pauvre enfant accroché d'une main au petit mât qui surmontait la proue, et, de l'autre , élevant au-dessus de sa tête cette torche de feu rouge dont la flamme et la fumée se tordaient sous le vent et lui brûlaient les doigts et les cheveux. Cette étincelle flottante apparaissant au sommet des lames et disparaissant dans leur profondeur, toujours prête â s'éteindre et toujours rallumée , était comme le symbole de ces quatre vies d'hommes qui luttaient entre le salut et la mort dans les ombres et dans les angoisses de cette nuit.
Trois heures, dont les minutes ont la durée des pensées qui les mesurent, s'écoulèrent ainsi. La lune se leva, et, comme c'est l'habitude, le vent plus furieux se leva avec elle. Si nous avions eu la moindre voile, il nous eût chavirés vingt fois. Quoique les bords très-bas de la barque donnassent peu