‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 63 sur 269 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

de prise à PouFagan, il y avait des moments où il semblait déraciner notre quille des flots, et où il nous faisait tournoyer comme une feuille sèche arraciiëe à Farbre.

Nous embarquions beaucoup d*eau : nous ne pouvions !»ufBre à la vider aussi vite qu'elle nous envahissait.. Il y avait des ipoments où nous sentions les planches s'affaisser sous nous comme un cercueil qui descend dans la fosse. Le poids de l'eau rendait la barque moins obéissante et pouvait la rendre plus lente à se relever une fois entre deux lames. Une seule seconde de retard, et tout était fini.

Le vieillard, sans pouvoir parler, nous fit signe, les larmes aux jeux, de jeter à la mer tout ce qui encombrait le fond de la barque. Les jarres d'eau, les paniers de poissons, les deux grosses voiles, l'ancre de fer, les cordages, jusqu'à ses paquets de lourdes bardes, nos capotes même de grosse laine trempée d'eau, tout passa par-dessus le bord. Le pauvre nautonier regarda un moment surnager toute sa richesse. La barque se releva et courut légèrement sur la crête des vagues* comme un coursier qu'on a déchargé.

Nous entrâmes insensiblement dans une mer plus douce, un peu abritée par la pointe occidentale de Procida. Le vent laiblit, la flamme de la torche se redressa, la lune ouvrit une grande percée bleue entre les nuages; les lames, en s'allongéant, s'aplanirent et cessèrent d'écumer sur nos têtes. Peu à peu la mer fut courte et clapoteuse comme dans une anse presque tranquille, et l'ombre noire de la falaise de Procida nous coupa la ligne de l'horizon. Nous étions dans les eaux du milieu de l'Ile.

La mer était trop grosse à la pointe pour en chercher le port. II fallut nous résoudre à aborder l'Ile par ses flancs et ao milieu de ses écueils. « N'ayons plus d'inquiétude, enfants, nous dit le pécheur en r^iconnaissant le rivage à la clarté de

la torche : la Madone nous a sauvés. Nous tenons la terre, et nous coucherons cette nuit dans ma maison. » Nous crûmes qu*il avait perdu Fesprit, car nous ne lui connaissions d'autre demeure que sa cave sombre de la Margellina , et pour y revenir avant la nuit, il fallait se rejeter dans le canal, doubler le cap et affronter de nouveau la mer mugissante à laquelle nous venions d'échapper.

Mais lui souriait de notre air d*étonnement, et compi^nait nos pensées dans nos yeux : « Soyez tranquilles, jeunes gens, reprit-il, nous y arriverons sans qu'une seule vague nous mouille. » Puis il nous expliqua qu'il était de Procida; qu'il possédait encore sur cette côte de l'Ile la cabane et le jardin de son père, et qu'en ce moment même sa femme âgée avec sa petite-fllle, sœur de Beppino, notre jeune mousse, et deux autres petits-enrants, étaient dans sa maison, pour y sécher les figues et pour y vendanger les treilles dont ils vendaient les raisins à Naples. « Encore quelques coups de rame, ajouta-t-il, et nous boirons de l'eau de la source, qui est plus limpide que le vin d'ischia. »

Ces mots nous rendirent courage; nous ramâmes encore pendant l'espace d'environ une lieue le long de la côte droite et écumeuse de Procida. De temps en temps, l'enfant élevait et secouait sa torche. Elle jetait sa lueur sinistre sur les rochers, et nous montrait partout une muraille formidable. Enfin, au tournant d'une pointe de granit qui s'avançait eu forme de bastion dans la mer, nous vîmes la falaise fléchir et se creuser un peu comme une brèche dans un mur d'enceinte; un coup de gouvernail nous fit virer droit à la côte, trois dernières lames jetèrent notre barque harassée entre deux écueils, où l'écume bouillonnait sur un bas-fond.

La proue, en touchant la roche, rendit un son sec et éclatant comme le craquement d'une planche qui tombe à faux

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