LIVRE SEPTIÈME
e( qui se brise. iNous sautâmes dans la mer, nous amarrâmes de notre mieux la barque avec un reste de cordage, et nous suivîmes le vieillard et l'enfant qui marchaient devant nous.
Nous gravîmes contre le flanc de la falaise une espèce de rampe étroite où le ciseau avait cireuse dans le rocher des degrés inégaux, tout glissants de la poussière de la mer. Cet escalier de roc vif, qui manquait quelquefois sous les pieds, était remplacé par quelques marches artiflcielles qu'on avait formées en enfonçant par la pointe de longues perches dans les trous de la muraille, et en jetant sur ce plancher tremhiant des planches goudronnées de vieilles barques, ou des faj^ots de branches de châtaignier garnies de leurs feuilles S4'ches.
Api-ès avoir monté ainsi lentement environ quatre ou cinq cents marches, nous nous trouvâmes dans une petite cour suspendue qu'entourait un parapet de pierres grises. Au fond de la cour s'ouvraient deux arches sombres qui semblaient devoir conduire à un cellier. Au-dessus de ces arches massives, deux arcades arrondies et surbaissées portaient un toit en terrasse, dont les bords étaient garnis de pots de romarin et de basilic. Sous les arcades, on apercevait une galerie rustique où brillaient, comme des lustres d'or, aux clartés de la lune, des régimes de maïs suspendus.
Une porte en planches mal jointes ouvrait sur celte galerie. A droite, le terrain sur lequel la maisonnette était inégalement assise s'élevait jusqu'à la hauteur du plain-pied de la galerie. Un gros figuier et quelques ceps tortueux de vigne se penchaient de là sur l'angle de la maison, en confondant leurs feuilles et leurs fruits sous les ouvertui*es de la galerie et en jetant deux ou trois festons serpentants sur le mur d*appui des arcades. Leurs branches grillaient à demi deux fen«Hres basses qui s'ouvraient sur celte espèce de jardin ; et si ce n'eût été ces fenêtres, on eût pu prendre la maison ma>sive, carrée et basse, pour un des rochers gris de celte côte , ou pour un de ces blocs de lave refroidie que le châtaignier, le lierre et la vigne pressent et ensevelissent de leui*s rameaux, et où le vigneron de Castellamare ou de Sorrente
creose une grotte fermée d'une porte pour consenrer son YÎD à côté da cep qui Ta porté.
Essoufflés par la montée longue et rapide que nous ▼enions de faire et par le poids de nos rames que nous portions sur nos épaules, nous nous arrêtâmes un moment, le ?ieillard et nous, pour reprendre haleine dans cette cour. Hais renjbnt, jetant sa rame sur un tas de 1)roussailles et gravissant légèrement Fescalier, se mit à frapper à Tune des fenêtres avec sa torche encore allumée, en appelant d*une voix joyeuse sa grand*mère et sa sœur : « Ha mère! ma sœur! Madré! soreUina! criait-il, Gaetano ! Graziella! réveillezvous ; ouvrez, c'est le père, c'est moi ; ce sont des étrangers avec nous. »
Nous entendîmes une voix mal éveillée, mais claire et douce, qui jetait confusément quelques exclamations de surprise du fond de la maison. Puis le battant d'une des fenêtres s'ouvrit à demi , poussé par un bras nu et blanc qui sortait d'une manche flottante, et nous vîmes, à la lueur de la torche que l'en&nt élevait vers la fenêtre, en se dressant sur la pointe des pieds, un ravissante figure de jeune fille apparaître entre les volets plus ouverts.
Surprise au milieu de son sommeil par la voix de son frère, Graziella n'avait eu ni la pensée ni le temps de s'arranger une toilette de nuit. Elle s'était élancée pieds nus à la fenêtre, dans le désordre où elle dormait sur son lit. De ses longs cheveux noirs la moitié tombait sur une de ses joues; l'autre moitié se tordait autour de son cou, puis, emportée de l'autre côté de son épaule par le vent qui soufflait avec force, frappait le volet entr'ouvert et revenait lui fouetter le visage comme l'aile d'un corbeau battue du vent.
Du revers de ses deux mains la jeune fille se frottait les yeux en élevant ses coudes et en dilatant ses épaules avec ce premier geste d'un enfant qui se réveille et qui veut chasser le sommeil. Sa chemise, nouée autour du cou, ne laissait apercevoir qu'une taille élevée et mince où se modelaient à peine sous la toile les premières ondulations de la jeunesse. Ses yeux, ovales et grands, étaient de cette couleur indécise