LIVRE SEPTIÈME
entre le noir foncé et le bleu de mer qui adoucit le rayonnement par rhumidité du regard, et qui mêle à proportions égales dans des yeux de femme la tendresse de Fàme avec rénergie de la passion, teinte céleste que les yeux des femmes de TAsie et de Tltalie empruntent au feu brûlant de leur jour de Oamme et à Tazur serein de leur ciel , de leur mer et de leur nuit Les joues étaient pleines, arrondies, d'un contour ferme, mais d'un teint un peu pâle et un peu bruni par le climat, non de cette pâleur maladive du Nord, mais de cette blancheur saine du Midi qui ressemble à la couleur du marbre exposé depuis des siècles à Pair et aux flots. La bouche, dont les lèvres étaient plus ouvertes et plus épaisses que celles des femmes de nos climats, avait les plis de la candeur et de la bonté. Les dents courtes, mais éclatantes, brillaient aux lueurs flottantes de la torche comme des écailles de nacre au\ bords de la mer sous la moire de l'eau frappée du soleil. Tandis qu'elle parlait à son petit frère, ses paroles vives, un peu âpres et accentuées, dont la moitié était emportée par la brise, résonnaient comme une musique à nos oreilles. Sa physionomie, aussi mobile que les lueurs de la torche qui réclairait, passa en une minute de la surprise à l'effroi, de IVffroi à la gaieté, de la tendresse au rire; puis elle nous aperçut derrière le tronc du gros figuier, elle se retira confuse de la fenêtre, sa main abandonna le volet, qui battit librement la muraille ; elle ne prit que le temps d'éveiller sa grand'mère et de s'habiller à demi, elle vint nous ouvrir la porte sous les arcades, et embrasser, tout émue, son grandpère et son frère.
La vieille mère parut bientôt tenant à la main une lampe de terre rouge, qui éclairait son visage maigre et pâle et ses cheveux aussi blancs que les écheveaux de laine qui floconnaient sur la table autour de sa (luenouiile. Elle baisa la main
Mi CONFIDENGBS.
de son mari et le front de l'enfant. Tout le récit que contiennent ces lignes fut échangé en quelques mots et en quelques gestes entre les membres de cette pauvre famille. Nous n'entendions pas tout. Nous nous tenions un peu à l'écart pour ne pas gêner l'épanchement de cœur de nos hôtes. Ils étaient pauvres; nous étions étrangers : nous leur devions le respect. Notre attitude réservée à la dernière place et près de la porte le leur témoignait silencieusement.
Graziella jetait de temps en temps un regard étonné et comme du fond d'un rêve sur nous. Quand le père eut fini de raconter, la vieille mère tomba à genoux près du foyer; Graziella, montant sur la terrasse, rapporta une branche de romarin et quelques fleurs d'oranger à larges étoiles blanches : elle prit une chaise, elle attacha le bouquet avec de longues épingles, tirées de ses cheveux, devant une petite statue enfumée de la Vierge placée au-dessus de la porte et devant laquelle brûlait une lampe. Nous comprimes que c'était une action de grâces à sa divine protectrice pour avoir sauvé son grand-père et son frère, et nous primes notre part de sa reconnaissance.
XIU
L'intérieur de la maison était aussi nu et aussi semblabh* au rocher que le dehors. 11 n'y avait que les murs sans enduit, blanchis seulement d'un peu de chaux. Les lézards réveillés par la lueur glissaient et bruissaient dans les interstices des pierres et sous les feuilles de fougère qui servaient de lit aux enfants. Les nids d'hirondelles, dont on voyait sortir les petites têtes noires et briller les yeux inquiets, étaient suspendus aux solives couvertes d'écorce qui formaient le toit. Graziella et sa grand'mère couchaient ensemble dans la seconde chambre sur un lit unique , recouvert de morceaux de voiles. Des paniers de fruits et un bût de mulet jonchaient le plancher.
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<i Qu'avais-tu affaire , disait-elle au vieillard atterré et muet, de prendre ces deux étrangers, ces deux Français avec toi? Ne savais-tu pas que ce sont des païens (pagani), et qu'ils portent le malheur et l'impiété avec eux? Les saints font puni. Ils nous ont ravi notre richesse; remercie-les encore de ce qu*ils ne nous ont pas ravi notre âme. »
Le pauvre homme ne savait que répondre. Mais Graziella, avec l'autorité et l'impatience d'une enfant à qui sa grand'mère permettait tout, se révolta contre l'injustice de ces reproches, et prenant le parti du vieillard :
(( Qu'est-ce qui vous dit que ces étrangers sont des païens ? répondit-elle à sa grand' mère. Est-ce que les païens ont un air si compatissant pour les pauvres gens? Est-ce que les païens font le signe de la ci*oix comme nous devant l'image des saints? Eh bien, je vous dis qu'hier, quand vous êtes tombée à genoux pour remercier Dieu, et quand j'ai attaché le bouquet à l'image de la Madone, je les ai vus baisser la tête comme s'ils priaient, faire le signe de la croix sur leur poitrine, et que même j'ai vu une larme briller dans les yeux du plus jeune et tomber sur sa main. — C'était une goutte de l'eau de mer qui tombait de ses cheveux, reprit aigrement la vieille femme. — Et moi, je vous dis que c'était une larme, répliqua avec colère Gi-aziella. Le vent qui soufflait avait b'en eu le temps de sécher leurs cheveux depuis le rivage jusqu'au sommet de la côte. Mais le vent ne sèche pas le cœur. Eh bien î je vous le répète, ils avaient de l'eau dans les yeux. » Nous comprîmes que nous avions une protectrice toute-puissante dans la maison, car la grand'mère ne répondit pas et ne murmura plus.
Nous nous hâtâmes de descendre pour remercier la pauvre famille de l'hospitalité que nous avions reçue. Nous trouvâmes le pêcheur, la vieille mère, fieppo, Graziella et