‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 73 sur 269 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

Grazieila alors rentrait à la maison pour ûler auprès de sa grand' mère ou pour préparer le repas du milieu du jour. Quant au vieux pécheur et à Beppo, ils passaient les journées entières au bord de la mer à arrimer la barque neuve, à y faire les perfectionnements que leur passion pour leur nouvelle propriété leur inspirait , et à essayer les filets à l'abri des écueils. Ils nous rapportaient toujours , pour le repas de midi, quelques crabes ou quelques anguilles de mer, aux «ailles plus luisantes que le plomb fraîchement fondu. La ni^'re les faisait frire dans F huile des oliviers. La famille conservait cette huile, selon Tusage du pays, au fond d'un p<'tit puits creusé dans le rocher tout près de la maison , et fenné d'une grosse pierre où Ton avait scellé un anneau de fer. Quelques concombres frits de même et découpés en lanières dans la poêle, quelques coquillages frais, semblables à des moules, et qu'on appelle fruUi di mare, fruits de mer, composaient pour nous ce frugal dîner, le principal et le plus succulent repas de la journée. Des raisins muscats aux longues grappes jaunes, cueillis le matin par Grazieila, conservés sur leur tige et sous leurs feuilles, et servis sur des corbeilles plaies d'osier tressé, formaient le dessert. Une tige ou deux de fenouil vert et cru trempé dans le poivre, et dont l'odeur d*anis parfume les lèvres et relève le cœur, nous tenaient

lieu de liqueurs et de café , selon l'usage des marins et des paysans de Naples. Après le dîner nous allions chercher, mon ami et moi, quelque abri ombragé et frais au sommet de la falaise, en vue de la mer et de la côte de Baîa, et nous y passions, à regarder, à rêver et à lire, les heures brdlantes du jour, jusque vers quatre ou cinq heures après midi.

Nous n'avions sauvé des flots que trois volumes dépareillés, parce que ceux-là ne se trouvaient pas dans notre valise de marin , quand nous la jetâmes à la mer : c'était un petit volume italien d'Ugo Foscolo, intitulé Lettres de Jacopo Ortis, espèce de Werther, moitié politique, motié romanesque, où la passion de la liberté de son pays se mêle dans le cœur d'un jeune Italien à sa passion pour une belle Vénitienne. Le double enthousiasme, nourri parce double feu de l'amant et du citoyen , allume dans l'&me d'Ortis une fièvre dont l'accès, trop fort pour un homme sensible et maladif, produit enfin le suicide. Ce livre, copie littérale mais colorée et lumineuse du Werther de Goethe, était alors entre les mains de tous les jeunes hommes qui nourrissaient, comme nous, dans leuràme, ce double rêve de ceux qui sont dignes de rêver quelque chose de grand : l'amour et la liberté.

La police de Bonaparte et de Murât proscrivait en vain l'auteur et le livre. L'auteur avait pour asile le cœur de tous les patriotes italiens et de tous les libéraux de l'Europe. Le livre avait pour sanctuaire la poitrine des jeunes gens comme nous ; nous l'y cachions pour en aspirer, les maximes. Des deux autres volumes que nous avions sauvés, Fun était Paul

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