‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 74 sur 269 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

et Virgûiie, de Bernardin de Saint-Pierre, ce manuel de Tamour naïf; livre qui semble une page de l'enfance du monde arrachée à l'histoireMu cœur humain et conservée toute pure et toute trempée de larmes contagieuses pour les yeux de seize ans.

L*autre était un volume de Tacite, pages tachées de débauche, de honte et de sang, mais oii la vertu stoîque prend le burin et l'apparente impassibilité de l'histoire pour inspirer à ceux qui la comprennent la haine de la tyrannie , la puissance des grands dévouements et la soif des généreuses morts.

Ces trois livres se trouvaient par hasard correspondre aux trois sentiments qui faisaient dès lors, comme par pressentiment, vibrer nos jeunes âmes : Tamour, Tenthousiasme pour Taffranchissement de l'Italie et de la France , et enfin la passion pour l'action politique et pour le mouvement des grandes choses dont Tacite nous présentait l'image, et pour lesquelles il trempait nos âmes de bonne heure dans le sang de son pinceau et dans le feu de la vertu antique. Nous lisions haut et tour à tour, tantôt admirant, tantôt pleurant, tantôt rêvant. Nous entrecoupions ces lectures de longs silences et de quelques exclamations échangées, qui étaient pour nous le commentaire irréfléchi de nos impressions, et que le vent emportait avec nos rêves.

Noos nous placions nous-mêmes par la pensée dans quelques-unes de ces situations fictives ou réelles que le poète ou rhistorien venait de raconter pour nous. Nous nous faisions un idéal d'amant ou de citoyen, de vie cachée ou de vie publique, de félicité ou de vertu. Nous nous plaisions à combiner ces grandes circonstances, ces merveilleux hasards des temps de révolution, où les hommes les plus obscurs sont révélés à la foule par le génie et appelés, comme par leurs

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noms, k combattre la tyrannie et à sauver les nations ; puis, victimes de Tinstabilité et de l'ingratitude des peuples, condamnés à mourir sur Féchafaud, en face du temps qui les méconnaît et de la postérité qui les venge.

Il n'y avait pas de rôle, quelque héroïque qu'il fût, qui n'eût trouvé nos âmes au niveau des situations. Nous nous préparions à tout, et si la fortune, un jour, ne réalisait pas ces grandes épreuves où nous nous précipitions en idée, nous nous vengions d'avance en la méprisant. Nous avions en nous-mêmes cette consolation des âmes fortes : que si notre vie restait inutile, vulgaire et obscure, c'était la fortune qui nous manquerait, ce n'était pas nous qui aurions manqué à la fortune !

Quand le soleil baissait, nous faisions de longues courses à travei*s l'Ile. Nous la traversions dans tous les sens. Nous allions à la ville acheter le pain ou les légumes qui manquaient au jardin d'Andréa. Quelquefois nous rapportions un peu de tabac, cet opium du marin , qui l'anime en mer et qui le console à terre. Nous rentrions à la nuit tombante, les poches et les mains pleines de nos modestes munificences. La famille se rassemblait, le soir, sur le toit qu'on appelle à Naples Vastrico, pour attendre les heures du sommeil. Rien de si pittoresque, dans les belles nuits de ce climat, que la scène de Vastrico au clair de la lune.

A la campagne, la maison basse et carrée ressemble à un piédestal antique, qui porte des groupes vivants et des statues animées. Tous les habitants de la maison y montent, s*y meuvent ou s y assoient dans des attitudes diverses ; la clarté de la lune ou les lueurs de la lampe projettent et dessinent ces profils sur le fond bleu du firmament. On y voit la vieille mère filer, le père fumer sa pipe de terre cuite à la tige de roseau, les garçons s'accouder sur le rebord et chanter

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