LIVRE HUITIÈME
toire et même un poème pour qui sait la feuilleter. Celle-ci avait aussi sa noblesse, sa richesse, son prestige dans le lointain.
L'aïeul d'Andréa était un négociant grec de l'Ile d*Égine. Persécuté pour sa religion par le pacha d'Athènes, il avait l'mbarqué une nuit sa femme, ses filles, ses fils, sa fortune, dans un des navires qu'il possédait pour le commerce. Il s'était réfugié k Procida, où il avait des correspondants et où la population était grecque comme lui. Il y avait acheté de grands biens dont il ne restait plus de vestiges que la petite métairie où nous étions, et le nom des ancêtres gravé sur quelques tombeaux dans le cimetière de la ville. Les filles étaient mortes religieuses dans le monastère de TUe. Les fils avaient perdu toute la fortune dans les tempêtes qui avaient englouti leurs navires. La famille était tombée en décadence. Elle avait échangé jusqu'à son beau nom grec contre un nom obscur de pécheur de Procida. a Quand une maison s'écroule, oD finit par en balayer jusqu'à la dernière pierre, nous disait indréa. De.tout ce que mon aïeul possédait sous le ciel, il ne reste rien que mes deux rames, la barque que vous m'avez rendue, cette cabane qui ne peut pas nourrir ses maîtres, et la grâce de Dieu. >
La mère et la jeune fille nous demandaient de leur dire, a notre tour, qui nous étions, où était notre pays, que faisaient nos parents? Si nous avions notre père, notre mère, des frères, des sœurs, une maison, des figuiers, des vignes? Pourquoi nous avions quitté tout cela si jeunes, pour venir ramer, lire, écrire, rêver au soleil et coucher sur la terre dans le golfe de Naples? Nous avions beau dire, nous ne pouvions jamais leur faire comprendre que c'était pour regarder le ciel et la mer, pour évaporer notre àme au soleil, l>'jur sentir fermenter en nous notre jeunesse, et pour recueil-
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Quant à Tacite, ils Tentendaient moins encore. L'empire ou la république , ces hommes qui s'entre-tuaient, les uns pour régner, les autres pour ne pas survivre à la servitude, ces crimes pour le trône, ces vertus pour la gloire, ces morts pour la postérité, les laissaient froids. Ces orages de rhi&toire éclataient trop au-dessus de leurs têtes pour qu'ils en fussent affectés. C'étaient pour eux comme des tonnerres hors de portée sur la montagne, qu'on laisse rouler sans s'en inquiéter, parce qu'ils ne tombent que sur les cimes, et qu'ils n'ébranlent pas la voile du pécheur ni la maison du métayer.
Tacite n'est populaire que pour les politiques ou pour les philosophes; c'est le Platon de l'histoire. Sa sensibilité est trop raffinée pour le vulgaire. Pour le comprendre, il faut avoir vécu dans les tumultes de la place publique ou dans les mystérieuses intrigues des palais. Otez la liberté, l'ambition et la gloire à ces scènes, qu'y reste-t-il? Ce sont les trois grands acteurs de ses drames. Or ces trois passions sont inconnues au peuple, parce que ce sont des passions de l'esprit et qu'il n'a que les passions du cœur. Nous nous eji aperçûmes à la froideur et à l'étonnement que ces fragments répandaient autour de nous.
Nous essayâmes alors, un soir, de leur lire Paul et Virginie. Ce fut moi qui le traduisis en lisant, parce que j'avais tant l'habitude de le lire que je le savais, pour ainsi dire, par cœur. Familiarisé par un plus long séjour en Italie avec la langue, les expressions ne me coûtaient rien à trouver et coulaient de mes lèvres comme une langue maternelle. A peine cette lecture eut-elle commencé, que les physionomies de notre petit auditoire changèrent et prirent une expression d'attention et de recueillement, indice certain de l'émotion du cœur. Nous avions rencontré la note qui
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