LIVRE NEUVIÈME
me la reprendre, a Je vous la rendrai si vous retombez malade, ajouta-t-elle en la remettant à son cou et en la glissant dans son sein ; elle servira à deux. »
Nous nous assîmes sur la terrasse, au soleil du matin. Ils avaient tous l'air aussi joyeux que s*ils eussent recouvré un fn^re ou un enfant de retour après un long voyage. Le temps, qui est nécessaire à la formation des amitiés intimes dans l(^ hautes classes , ne Test pas dans les classes inférieures. Les cœurs s'ouvrent sans défiance, ils se soud^ent tout de suite, parce qu'il n'y a pas d'intérêt soupçonné sous les sentiments. Il se forme plus de liaison et de parenté d'àme en huit jours parmi les hommes de la nature qu'en dix ans parmi It^ hommes de la société. Cette famille et moi nous étions déjà parents.
Nous nous informâmes réciproquement de ce qui nous était survenu de bien ou de mal depuis que nous étions séparés. La pauvre maison était en veine de bonheur. La barque était bénie. Les filets étaient heureux. La pèche n'avait jamais autant rendu. La grand'mère ne suffisait pas au soin de vendre les poissons au peuple devant sa porte ; Beppino, fier et fort, valait un marin de vingt ans, quoiqu'il n'en eût que douze. Graziella enfin apprenait un état bien au-dessus de l'humble profession de sa famille. Son salaire , déjà haut pour le travail d'une jeune fille, et qui monterait davantage encore avec son talent , suffirait pour habiller et nourrir ses petits frères , et pour lui faire une dot à elle-même quand elle serait en âge et en idée de faire l'amour.
C'étaient les expressions de ses parents. Elle était corailif au, c'est-à-dire elle apprenait à travailler le corail. Le commerce et la manufacture du corail formaient alors la principale richesse.de l'industrie des villes de la côte d'Italie. Un des oncles de Graziella, frère de la mère qu'elle avait perdue, était contre-maître dans la principale fabrique de corail de Naples. Riche pour son état, et dirigeant de nombreux ouvriers des deux sexes qui ne pouvaient suffire aux demandes de cet objet de luxe par toute l'Europe, il avait pensé à sa nièce, et il était venu peu de jours avant Tenrùler parmi ses ouvrièiTs.
Il lui avait apporté le corail, les oatils, et lui avait donné les premières leçons de son art très-simple. Les autres ouvrières travaillaient en commun à la manufacture.
Graziella, dans Fabsence continuelle et forcée de sa grand'mère et du pécheur, étant la gardienne unique des enfants, exerçait son métier à la maison. Son oncle, qui ne pouvait pas s'absenter souvent, envoyait depuis quelque temps à la jeune fille son fils aîné, cousin de Graziella, jeune homme de vingt ans, sage, modeste, rangé, ouvrier d'élite, mais simple d'esprit, rachitique et un peu contrefait dans sa taille. Il venait le soir, après la fermeture de la fabrique , examiner le travail de sa cousine, la perfectionner dans le maniement des outils , et lui donner aussi les premières leçons de lecture, d'écriture et de calcul, a Espérons, me dit tout bas la grand'mère pendant que Graziella détournait les yeux, que cela tournera au profit des deux , et que le maître deviendra le serviteur de sa fiancée. » Je vis qu'il y avait une pensée d'orgueil et d'ambition pour sa petite-fille dans Fesprit de la vieille femme. Hais Graziella ne s'en doutait pas.
La jeune fille me mena par la main dans sa chambre, pour me faire admirer les petits ouvrages de corail qu'elle avait déjà tournés et polis. Ils étaient proprement rangés sur du coton , dans de petits cartons sur le pied de son lit. Elle voulut en façonner un morceau devant moi. Je faisais tourner la roue d'un petit tour avec le bout de mon pied, en face d'elle , pendant qu'elle présentait la branche rouge de corail à la scie circulaire qui la coupait en grinçant. Elle arrondissait ensuite ces morceaux , en les tenant du bout des doigts, et en les usant contre la meule.
La poussière rose couvrait ses mains, et, volant quelquefois jusqu'à son visage , saupoudrait ses joues et ses lèvres d'un léger fard , qui faisait paraître ses yeux plus bleus et