LIVRE NEUVIÈME
plus resplendissants. Puis elle s'essuya en riant et seeoua ses cheveux noirs, dont la poussière me couvrit à mon tour. • iVest-oe pas, dit-elle, que c'est un bel état pour une fille de la mer comme moi ? Nous lui devons tout, à la mer : depuis la barque de mon grand-père et le pain que nous mangeons, jusqu'à ces colliers et à ces pendants d'oreilles dont je me parerai peut-être un jour, quand j'en aurai tant poli et tant laçonné pour de plus riches et de plus belles que moi. »
La matinée se passa ainsi à causer, à folâtrer, à travailler, sans que Fidée me vint de m'en aller. Je partageai, à midi, le repas de la famille. Le soleil, le grand air, le contentement d'esprit, la frugalité de la table, qui ne portait que du pain , un peu de poisson frit et des fruits conservés dans la cave, m'avaient rendu Tappétit et les forces. J'aidai le père, après midi, à raccommoder les mailles d'un vieux filet étendu sur Vastrico.
Graûella, dont nous entendions le pied cadencé faisant tourner la meule, le bruit du rouet de la grand' mère et la voix des enfants qui jouaient avec les oranges sur le seuil de la maison, accompagnaient mélodieusement notre travail. Graziella sortait de temps en temps pour secouer ses cheveux sur le balcon ; nous échangions un regard, un mot amical, un sourire. Je me sentais heureux, sans savoir de quoi, jusqu'au fond de l'âme. J'aurais voulu être une des plantes d*aloës enracinées dans les clôtures du jardin , ou un des léxards qui se chaufiaient au soleil auprès de nous sur la terrasse et qui habitaient avec cette pauvre famille les fentes du mur de la maison.
Mais mon âme et mon visage s'assombrissaient à mesure que baissait le jour. Je devenais triste en pensant qu'il fallait regagner ma chambre de voyageur. Graziella s'en aperçut la première. Elle alla dire quelques mots tout bas à Foreille de sa grand'mère.
(( Pourquoi nous quitter ainsi? dit la vieille femme, comme si elle eût parlé à un de ses enfants. N'étions-nous pas bien ensemble à Procida ? Ne sommes-nous pas les mêmes à Naples? Vous avez Fair d*un oiseau qui a perdu sa mère et qui rMe en criant autour de tous les nids. Venez babiter le nôtre, si vous le trouvez assez bon pour un monsieur comme vous. La maison n*a que trois chambres, mais Beppino cQuche dans la barque. Celle des enfants suffira bien à Grazielia , pourvu qu'elle puisse travailler le jour dans celle où vous dormirez. Prenez la sienne, et attendez ici le retour de votre ami. Car un jeune homme bon et triste comme vous, seul dans les rues de Naples, cela fait de la- peine à penser. »
Le pécheur, Beppino, les petits enfants même, qui aimaient déjà l'étranger, se réjouirent de l'idée de la bonne femme, lis insistèrent vivement, et tous ensemble, pour me faire accepter son offre. Grazielia ne dit rien, mais elle attendait, avec une anxiété visible , voilée par une distraction feinte, ma réponse aux insistances de ses parents. Elle frappait du pied par un mouvement convulsif et involontaire, à toutes les raisons de discrétion que je donnais pour ne pas accepter.
Je levai à la fin les yeux sur elle. Je vis qu'elle avait le blanc des yeux plus humide et plus brillant qu*à l'ordinaire, et qu'elle froissait entre ses doigts et brisait une à une les branches d'une plante de basilic qui végétait dans un pot de terre sur le balcon. Je compris ce geste mieux que de longs discours. J'acceptai la communauté de vie qu'on m'of* frait. Grazielia battit des mains et sauta de joie en courant, sans se retourner, dans sa chambre, comme si elle eût voulu me prendre au mot sans me laisser le temps de me rétracter.
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Grazielia appela Beppino. En un instant, son frère et elle emportèrent dans la chambre des enfants son lit, ses pauvres meubles, son petit miroir entouré de bois peint, la lampe