LIVRE NEUVIEME
de cuirre, les deux ou trois images de la Vierge qui pendaient aux murs attachées par des épingles, la table et le petit tour où elle trayaillait le corail. Ils puisèrent de Teau dans le puits, en répandirent avec la paume de la main sur le plancher, balayèrent avec soin la poudre de corail sur la muraille el sur les dalles; ils placèrent sur l'appui de la fenêtre les deux pots les plus verts et les plus odorants de baume et de réséda qu'ils purent trouver sur Yastrico. Us n'auraient pas préparé et poli avec plus de soin la chambre des noces, si Beppo eût dû amener le soir sa fiancée dans la maison de son père. Je les aidai en riant à ce badinage.
Quand tout fut prêt, j'emmenai Beppino et le pécheur avec moi pour acheter et rapporter le peu de meubles qui m^étaient nécessaires. J'achetai un petit lit de fer complet, une table de bois blanc, deux chaises de jonc, une petite brasière en cuivre, où Ton biUle, les soirs d'hiver, pour se chauffer, les noyaux enflammés d'olives; ma malle, que fen^oyai prendre dans ma cellule, contenait tout le reste. Je ne voulais pas perdre une nuit de cette vie heureuse qui me rendait comme une famille. Le soir même, je couchai dans mon nouveau logement. Je ne me réveillai qu'au cri joyeux des hirondelles, qui entraient dans ma chambre par une Titre cassée de la fenêtre, et à la voix de Graziella, qui chantait dans la chambre à côté en accompagnant son chant du mouvement cadencé de son tour.
J'ouvris la fenêtre qui donnait sur de petits jardins de p<H:heurs et de blanchisseuses encaissés dans le rocher du mont Pausilippe et dans la place de la Margellina.
Quelques blocs de grès brun avaient roulé jusque dans ces jardins et tout près de la maison. De gros figuiers, qui poussaient à demi écrasés sous ces rochers, lei saisissaient de leuri bras tortueux et blancs et les recouvraient de leurs
larges feuilles Immobiles. On ne voyait de ce côté de la maison, dans ces jardins du pauvre peuple, que quelques puits surmontés d'une lai^e roue, qu'un âne faisait tourner, pour arroser, par des rigoles de fenouil, les choux maigres et les navets; des femmes séchant le linge sur des cordes tendues de citronnier en citronnier; des petits enfants en chemise jouant ou pleurant sur les terrasses de deux ou trois maisonnettes blanches éparses dans les jardins. Cette vue si bornée, si vulgaire et si livide des faubourgs d'une grande ville, me parut délicieuse en comparaison des façades hautes des rues profondément encaissées et de la foule bruyante des quartiers que je venais de quitter. Je respirais de Pair pur, au lieu de la poussière, du feu, de la fumée de cette atmosphère humaine que je venais de respirer. J'entendais le braiment des ânes, le chant du coq, le bruissement des feuilles, le gémissement alternatif de la mer, au lieu de ces roulements de voitures, de ces cris aigus du peuple et de ce tonnerre incessant de tous les bruits stridents qui ne laissent dans les rues des grandes villes aucune trêve à l'oreille et aucun apaisement à la pensée.
Je ne pouvais m'arracher de mon lit, où je savourais délicieusement ce soleil, ces bruits champêtres, ces vols d'oiseaux, ce repos à peine ridé de la pensée ; et puis, en regardant la nudité des murs, le vide de la chambre, l'absence des meubles, je me réjouissais en pensant que cette pauvre maison du moins m'aimait, et qu'il n'y a ni tapis, ni tentures, ni rideaux de soie qui vaillent un peu d'attachement. Tout l'or du monde n'achèterait pas un seul battement de c^pur ni un seul rayon de tendresse dans le regard à des indifférents.
Ces pensées me berçaient doucement dans mon demisommeil ; je me sentais renaître à la santé et à la paix. Beppino entra plusieurs fois dans ma chambre pour savoir si je n'avais besoin de rien. H m'apporta sur mon lit du pain et des raisins que je mangeai en jetant des grains et des miettes aux hirondelles. H était près de midi. Le soleil entrait à pleins rayons dans ma chambre avec sa douce tiédeur