‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 92 sur 269 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

des sens. Je ne pensais ni à aimer autrement ni à être aimé (iavantage. Je ne savais pas si elle ëtait un camarade, un ami, une sœur ou autre chose pour moi; je savais seulement que jVtais heureux avec elle et elle heureuse avec moi.

Je ne désirais rien de plus, rien autrement. Je n'étais pas k cet âge où Ton s'analyse à soi-même ce qu'on éprouve, pour se donner une vaine définition de son bonheur. Il me suffisait d'être calme, attaché et heureux, sans savoir de quoi ni pourquoi. La vie en commun, la pensée à deux, n^sserraient chaque jour l'innocente et douce familiarité entre nous, elle aussi pure dans son abandon que j'étais rnlme dans mon insouciance.

Depuis trois mois que j'étais de la famille, que j'habitais le même toit, que je faisais, pour ainsi dire, partie de sa pensée, Graziella s'était si bien habituée à me regarder comme inséparable de son cœur, qu*elle ne s'apercevait peut-être pas elle-même de toute la place que j'y tenais. Elle n'avait avec moi aucune de ces craintes, de ces réserves, de ces pudeurs, qui s'interposent dans les relations d'une jeune fille et d'un jeune homme, et qui souvent font naître Tamour d«\s précautions mêmes que l'on prend pour s'en préserver. Elle ne se doutait pas, et je me doutais à peine moi-même que ces pures grâces d'enfant, écloses maintenant à quelques soleils de plus, dans tout l'éclat d'une maturité précoce, fai- !»aîent de sa beauté naïve une puissance pour elle, une admiration pour tous et un danger pour moi. Elle ne prenait aucun souci de la cacher ou de la parer à mes yeux. Elle n'y [H^nsait pas plus qu'une sœur ne pense si elle est belle ou laide aux yeux de son frère. Elle ne mettait pas une fleur de plus ou de moins pour moi dans ses cheveux. Elle n'en riiaussait pas plus souvent ses pieds nus quand elle habillait le matin ses petits frères sur la terrasse au soleil, ou qu'elle vn. 43

aidait sa graad'mère à balayer les feuilles sèches tombées la nuit sur le toit. Elle entrait à toute heure dans ma chambre, toujours ouverte, et s'asseyait aussi innocemment que Beppino sur la chaise au pied de mon lit.

Je passais moi-même, les jours de pluie, des heures entières seul avec elle dans la chambre à côté, où elle dormait avec les petits enfants, et où elle travaillait au corail. Je l'aidais, en causant et en jouant, à son métier, qu'elle m'apprenait. Moins adroit, mais plus fort qu'elle, je réussissais mieux à dégrossir les morceaux. Nous faisions ainsi double ouvrage, et dans un jour elle en gagnait deux.

Le soir, au contraire, quand les enfants et la famille étaient couchés, c'était elle qui devenait Fécolière et moi le maître. Je lui apprenais à lire et à écrire en lui faisant épe- 1er les lettres sur mes livres et en lui tenant la main pour lui enseigner à les tracer. Son cousin ne pouvant pas venir tous les jours, c'était moi qui le remplaçais. Soit que ce jeune homme, contrefait et boiteux, n'inspirât pas à sa cousine assez d'attrait et de respect, malgré sa douceur, sa patience et la gravité de ses manières, soit qu'elle eût elle-même trop de distractions pendant ses leçons, elle faisait beaucoup moins de progrès avec lui qu'avec moi. La moitié de la soirée d'étude se passait à badiner, à rire, à contrefaire le pédagogue. Le pauvre jeune homme était trop épris de son élève et trop timide devant elle pour la gronder. Il faisait tout ce qu'elle voulait pour que les beaux sourcils de la jeune fllle ne prissent pas un pli d'humeur, et pour que ses lèvres ne lui fissent pas leur petite moue. Souvent l'heure consacrée à lire se passait pour lui à éplucher des grains de corail, à dévider des écheveaux de laine sur le bois de la quenouille de la grand'mère, ou à raccommoder des mailles au filet de Beppo. Tout lui était bon, pourvu qu'au départ Graziella lui sourit avec complaisance et lui dit addio d'un son de voix qui voulût dire: A revoir!

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