LIVRE DIXIÈME
Quand c'était avec moi, au contraire, la leçon était souvent s#irieuse. Elle se prolongeait jusqu'à ce que nos yeux fussent lourds de sommeil. On voyait, à sa tête penchée, à son cou tendu, à l'immobilité attentive de son attitude et de sa physionomie, que la pauvre enfant faisait tous ses efforts pour réussir. Elle appuyait son coude sur mon épaule pour lire dans le livre où mon doigt traçait la ligne et lui indiquait le mot à prononcer. Quand elle écrivait, je tenais ses doigts dans ma main pour guider à demi sa plume.
Si elle faisait une faute, je la grondais d'un air sévère et fâché; elle ne répondait pas et ne s'impatientait que contre f Ileméme. Je la voyais quelquefois prête à pleurer, j'adoucissais alors la voix et je l'encourageais à recommencer. Si elh* avait bien lu et bien écrit, au contraire, on voyait qu'elle cherchait d'elle-même sa récompense dans mon applaudissement. Elle se retournait vers moi en rougissant et avec des rayons de joie orgueilleuse sur le front et dans les yeux, plus iière du plaisir qu'elle me donnait que du petit triomphe de son succès.
Je la récompensais en lui lisant quelques pages de Paul et Virijinû, qu'elle préférait à tout; ou quelques belles strophes du Tasse, quand il décrit la vie champêtre des bergei-s chez lesquels Herminie habite, ou qu'il chante les plaintes ou le désespoir des deux amants. La musique de ces vers la faisait pleurer et rêver longtemps encore après que j'avais cessé de lire. La poésie n'a pas d'écho plus sonore et plus prolongé que le cœur de la jeunesse où l'amour va naître. Elle est comme le pressentiment de toutes les passions. Plus tard, elle en est comme le souvenir et le deuil. Elle fait pleurer ainsi aux deux époques extrêmes de la vie: jeunes, d'espérances, et vieux, de regrets.
Les familiarités charmantes de ces longues et douces soirées à la lueur de la lampe, à la tiède chaleur du brasier d'olives sous nos pieds, n'amenaient jamais entre nous d'autres pensées ni d'autres intimités que ces intimités d'enfants. Nous étions défendus, moi par mon insouciance presque froide, elle par sa candeur et sa pureté. Nous nous séparions aussi tranquilles que nous nous étions réunis, et Un moment après ces longs entretiens nous dormions sous le même toit, à quelques pas l'un de l'autre, comme deux enfants qui ont joué ensemble le soir et qui ne rêvent rien au delà de leurs simples amusements. Ce calme des sentiments qui s'ignorent et qui se nourrissent d'eux-mêmes aurait duré des années, sans une circonstance qui changea tout et qui nous révéla à nous-mêmes la nature d'une amitié qui nous suffisait pour être si heureux.
Cecco, c'était le nom du cousin de Graziella, continuait à venir plus assidûment de jour en jour passer les soirs d^hiver dans la famille du marinaro. Bien que la jeune fille ne lui donnât aucune marque de préférence et qu'il fût même Tobjet habituel de ses badinages et un peu le jouet de sa cousine, il était si doux, si patient et si humble devant elle, qu'elle ne pouvait s'empêcher d'être touchée de ses complaisances et de lui sourire quelquefois avec bonté. C'était assez pour lui. Il était de cette nature de cœurs faibles, mais aimants, qui, se sentant déshérités par la nature des qualités qui font qu'on est aimé, se contentent d'aimer sans retour, et qui se dévouent comme des esclaves volontaires au service, sinon au bonheur de la femme à laquelle