‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 94 sur 269 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

ils assujettissent leur cœur. Ge ne sont pas les plus nobles, mais ce sont les plus touchantes natures d'attachement. On les plaint, mais on les admire. Aimer pour être aimé, c'est de rhomme; mais aimer pour aimer^ c'est presque de Tango.

Sous les traits les plus disgracieux, il y avait quelque chose d'angélique dans l'amour du pauvre Gecco. Aussi, bien loin d'être humilié ou jaloux des familiarités et des préférences dont j'étais à ses yeux l'objet de la part de Graziella, il m^aimait parce qu'elle m'aimait. Dans l'affection de sa cousine, il ne demandait pas la première place ou la place unique, mais la seconde ou la dernière : tout lui suffisait. Pour lui plaire un moment, pour en obtenir un regard de complaisance, un geste, un mot gracieux, il serait venu nie chercher au fond de la France et me ramener à celle qui me préférait à lui. Je crois même qu'il m'eût haï si j'avais fait de la peine à sa cousine.

Son orgueil était en elle comme son amour. Peut-être aussi, froid à l'intérieur, réfléchi, sensé et méthodique, tel que Dieu et son infirmité l'avaient fait, calculait-il instinctivement que mon empire sur les penchants de sa cousine ne serait pas éternel; qu'une circonstance quelconque, mais inévitable, nous séparerait; que j'étais étranger, d'un pays lointain, d^une condition et d'une fortune évidemment incompatibles avec celles de la fille d'un marinier de Procida ; qu'un jour ou l'autre l'intimité entre sa cousine et moi se romprait comme elle s'était formée ; qu'elle lui resterait alors seule, abandonnée, désolée ; que ce dés(»spoir même fléchirait son c<jpur et le lui donnerait brisé, mais tout entier. Ge rôle de consolateur et d'ami était le seul auquel il pût prétendre. Mais son père avait une autre pensée pour lui.

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Le père, connaissant rattachement de Cecco pour sa nièce, menait la Yoîr de temps en temps. Touché de sa beauté, de sa sagesse; émeireiilé des progrès rapides qu>lle faisait dans la pratique de son art , dans la lecture et dans récriture ; pensant d*ailleurs que les disgrâces de la nature ne permettraient pas à Cecco d'aspirer à d'autres tendresses qu'à des tendresses de conTenance et de famille, il aTait résolu de marier son fils et sa nièce. Sa fortune faite, et assez considérable pour un ouTrier, lui permettait de regarder sa demande comme une faveur à laquelle Andréa, sa femme et la jeune fille ne penseraient même pas à résister. Soit qu'il eût parlé de son projet à Cecco, soit qu'il eût caché sa pensée pour lui faire une surprise de son bonheur, il résolut de s'expliquer.

La veille de Noël, je rentrai plus tard que de coutume pour prendre ma place au souper de famille. Je m'aperçus de quelque froideur et de quelque trouble dans la physionomie évidemment contrainte d'Andréa et de sa femme. Levant les yeux sur Graziella, je vis qu'elle avait pleuré. La sérénité et la gaieté étaient si habituelles sur son visage que cette expression inaccoutumée de tristesse la couvrait comme d'un voile matériel. On eût dit que l'ombre de ses pensées et de son cœur s'était répandue sur ses traits.. Je restai pétrifié et muet, n'osant interroger ces pauvres gens ni parlera Graziella, de peur que le seul son de ma voix ne fit éclater son cœur, qu'elle paraissait à peine contenir.

Contre son habitude, elle ne me regardait pas. Elle portait d'une main distraite les morceaux de pain à sa bouche et

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