‹ Œuvres de LamartineChapitre 124 sur 145 · II · texte numérisé non relu

II

Et dans un seul regard ton œil pourrait te voir ! Semblables à ces feux, dans la nuit éternelle, Qui viennent saluer la main qui les appelle, Je les ferais passer rayonnants devant toi ; Vaste création qui saluerait son roi I Je les réunirais en couronne choisie , Dont chaque fleur serait amour et poésie, Et je te forcerais, toi qui veux la quitter, A respirer ta gloire avant de la jeter.

Cette gloire sans tache et ces jours sans nuage N'ont point pour ta mémoire à déchirer de page; La main du tendre enfant peut t'ouvrir au hasard , Sans qu'un mot corrupteur étonne son regard. Sans que de tes tableaux la suave décence Fasse rougir un front couronné d'innocence; Sur la table du soir, dans la veillée admis, La famille te compte au nombre des amis. Se ûe à ton honneur, et laisse sans scrupule Passer de main en main le livre qui circule ; La vierge en te lisant, qui ralentit son pas. Si sa mère survient ne te dérobe pas.

Mais relit au grand jour le passage qu'elle aime. Gomme en face du ciel tu l'écrivis toi-même. Et s'endort aussi pure après t'avoir fermé , Mais de grâce et d'amour le cœur plus parfumé. Un dieu descend toujours pour dénouer ton drame; Toujours la Providence y veille et nous proclame Cette justice occulte et ce divin ressort Qui fait jouer le temps et gouverne le sort; Dans les cent mille aspects de ta gloire infinie , C'est toujours la raison qui guide ton génie. Ce n'est pas du. désert le cheval indompté Traînant de Mazeppa le corps ensanglanté. Et , comme le torrent tombant de cime en cime, Précipitant son maître au trôùe ou dans l'abtme : C'est le coursier de Job, fier, mais obéissant,

Faisant sonner du pied le sol retentissant, Se flant à ses flancs comme l'aigle à son aile, Prêtant sa bouche au frein et son dos à la selle , Puis, quand en quatre bonds le désert est franchi. Jouant avec le mors que Técume a blanchi, Toucliant sans le passer le but qu'on lui désigne, Et sous la main qu'on tend courbant son cou de cygne.

Voilà riiomme, voilà le pontife immortel! Pontife que Dieu fit pour parfumer Tautel, Pour dérober au sphinx le Aiot de la nature. Pour jeter son flambeau dans notre nuit obscure, Et nous faire épeler, dans ses divins accents, Ce grand livre du. sort dont lui seul a le sens.

Aussi dans ton repos, que ton heureux navire

Soit poussé par TEurus ou flatté du Zéphire,

El, partout où la mer étend son vaste sein,

Flotte d'un ciel à l'autre aux deux bords du bassin;

Ou que ton char, longeant la crête des montagnes.

Porte en bas ton regard sur nos tiëdes campagnes.

Partout où ton œil voit du pont de ton vaisseau

Le phare ou le clocher sortir du bleu de l'eau.

Ou le môle blanchi par les flots d'une plage ,

Étendre en mer un bras de ville ou de village;

Partout où ton regard voit au flanc des coteaux •

Pyramider en noir les tours des vieux châteaux.

Ou flotter les vapeui^s, haleines de nos villes,

Ou des plus humbles toits le soir rougir les tuiles,

Tu peux dire , en ouvrant ton cœur à l'amitié :

« Ici l'on essuierait la poudre de mon pied;

Ici dans quelque cœur mon àme s'est versée :

Car tout un siècle pense et vit de ma pensée ! »

Il ne t'a rien manqué pour égaler du front

Ces noms pour qui le temps n'a plus d'ombre et d'aflront.

Ces noms majestueux que l'épopée élève

Comme une cime humaine au-dessus de la grève ,

Que d'avoir concentré dans un seul monument

La puissance et i'effoi-t de ton enfantement ,

Et d'avoir fait tailler tes divines statues

Dans le moule des vers, de rhjtlimes revêtues.

L'immortelle pensée a sa forme ici-bas.

Langue immortelle aussi que Tbomme n'use pas.

Tout ce qui sort de l'homme est rapide et fragile,

Mais le vers est de bronze et la prose d'argile :

L'une , loi^sque la brise et le soleil des jours

Et les mains du vulgaire ont palpé ses contours.

Sous la pluie et les vents croule et glisse en poussière .

S'évanouit en cendre et périt tout entière ;

L'autre passe éternelle avec les nations

De générations en générations,

Résiste aux feux, à l'onde, et survit aux ruines.

Ou, si la rouille attente à ses formes divines.

L'avenir, disputant ses fragments aux tombeaux.

Adore encor de l'œil ces sonores lambeaux.

Mais tout homme a trop peu de jours pour sa pensée :

La main sèche sur l'œuvre à peine commencée.

Notre bras n'atteint pas aussi loin que notre œil ;

Soyons donc indulgents même pour notre oi^ueil.

Les monuments complets ne sont pas œuvœ d'homm(>

Un siècle les commence, un autre les consomme;

Encor ces grands témoins de notre humanité

Accusent sa faiblesse et sa brièveté;

Nous y portons chacun le sable avec la foule.

Qu'importe, quand plus tard notre Babel s'écroule.

D'avoir porté nous-même à ces longs monuments

L'humble brique cachée au sein des fondements.

Ou la pierre sculptée où noire vain nom vive?

Notre nom est néant, quelque part qu'on l'inscrire.

Spectateur fatigué du grand spectacle humain. Tu nous laisses pourtant dans un rude chemin. Les nations n'ont plus ni barde ni prophète Pour enchanter leur route et marcher à leur têle

Un tremblement de trône a secoué les rois;

Les chefs comptent par jour et les règnes par mois;

Le souffle impétueux de Thumaine pensée,

Équinoxe brûlant dont Tàine est renversée,

Ne permet à personne, et pas même en espoir.

De se tenir debout au sommet du pouvoir;

Mais , poussant tour à tour les plus forts sur la cime.

Les frappe de vertige et les jette à Tablme.

En vain le monde invoque un sauveur, un appui ;

Le temps, plus fort que nous, nous entraîne sous lui :

Loi*sque la mer est basse, un enfant la gourmande;

Mais tout homme est petit quand une époque est grande.

Reganle : citoyens, rois, soldat ou tribun,

Dieu met la main sur tous et n'en choisit pas un;

Et le pouvoir, rapide et brûlant météore ,

En tombant sur nos fronts nous juge et nous dévore.

C'en est fait : la parole a soufflé sur les mcfTs,

Le chaos bout et couve un secoiid univers.

Et pour le genre humain, que le sceptre abandonne.

Le salut est dans tous et n'est plus dans personne.

A rimmense roulis d'un océan nouveau ,

Aux oscillations du ciel et du vaisseau,

Aux gigantesques flots qui croulent sur nos têtes,

On sent que l'homme aussi double un Cap des Tempêtes,

Et passe, sous la foudre et sous l'obscurité,

I^e tropique orageux d'une autre humanité.

Aussi jamais les flots où l'éclair se rallume

N'ont jeté vers le ciel plus de bruit et d'écume.

Dans leurs goufl'res béants englouti plus de mâts,

Porté l'homme plus haut pour le lancer plus bas,

\oyé plus de fortune, et sur plus de rivages

Poussé plus de débris et d'illustres naufrages :

Tous les royaumes veufs d'hommes-rois sont peupli's;

Ils échangent entj-e eux leurs maîtres exilés.

J'ai vu l'ombre des Sluarts, veuve du triple empii'o.

Mendier le soleil et l'air qu'elle respire.

L'héritier de l'Europe et de Napoléon

Déshérité du monde et déchu de son nom ,

De peur qu'un si grand nom, qui seul tient une histoire.

N'eût un trop frêle écho d'un si grand son de gloire.

Et toi-même, en montant au sommet de tes tours.

Tu peux voir le plus grand des débris de nos jours.

De leur soleil natal deux plantes orphelines

Du palais d'Edimbourg couronner les ruines!...

Ah! lorsque, s'échappant des fentes d'un tombeau.

Cette tige germait sous un rayon plus beau ,

Quand la France, envoyant ses salves à l'Europe,

Annonçait son miracle aux flots de Parthénope ,

Quand moi-même , d'un vers pressé de le bénir.

Sur un fils du destin j'invoquais l'avenir,

Je ne me doutais pas qu'avec tant d'espérance

Le vent de la' fortune, hélas! jouait d'avance.

Emportant tant de joie et tant de vœux dans l'air

Avec le bruit du bronze et son rapide éclair.

Et qu'avant que l'enfant pût manier ses armes

Les bardes sur son sort n'auraient plus que des laiines !...

Des larmes ? non , leur lyre a de plus nobles voix :

Ah ! s'il échappe au trône , écueil de tant de rois ;

Si, comme un nourrisson qu'on jette à la lionne,

A la rude infortune à nourrir Dieu le donne ,

Ce sort ne vaut-il pas les berceaux triomphants?

Toujours l'ombre d'un trône est fatale aux enfants ;

Toujours des Tigellins l'haleine empoisonnée

Tue avant le printemps les germes de llannée !

Qu'il grandisse au soleil , à l'air libre, aux autans,

Qu'il lutte sans cuirasse avec l'esprit du temps ;

De quelque nom qu'amour, haine, ou pitié le nomme,

Néant ou majesté, roi proscrit, qu'il soit homme!

D'un trône dévorant qu'il ne soit pas jaloux :

La puissance est au sort, nos vertus sont à nous.

Qu'il console à lui seul son errante famille ;

Plus obscure est la nuit, et plus l'étoile y brille!

Et si, comme un timide et faible passager

Que Ton jette à la mer à Theure du danger,

La liberté, prenant un enfant pour victime,

Le jette au gouffre ouvert pour refermer Tablme,

Qu'il y tombe sans peur, qu'il y dorme innocent

De ce qu'un trône coûte à recrépir de sang;

Qu'il s'égale à son sort, au plus haut comme au pire;

Qu'il ne se pèse pas, enfant, contre un empire;

Qu'à l'humanité seule il résigne ses droits :

Jamais le sang du peuple a-t-il sacré les rois?

Mais adieu ; d'un cœur plein l'eau déborde , et j'oublie

Que ta voile frissonne aux brises d'Italie,

Et t'enlève à la scène où s'agite le sort.

Gomme l'aile du cygne à la vase du bord.

\énérable vieillard, poursuis ton doux voyage;

Que le vent du Midi dérobe à chaque plage

L'air vital de ces mers que tu vas respirer ;

Que l'oranger s'effeuille afin de t'enivrer;

Que dans chaque horizon ta paupière ravie

Boive avec la lumière une goutte de vie!

Si jamais, sur ces mers dont le doux souvenir

M'émeut comme un coui-sier qu'un autre entend hennir.

Mon navire inconnu, glissant sous peu de voile.

Venait à rencontrer sous quelque heureuse ^Hoile

Le dôme au triple pont qui berce ton repos.

Je jetterais de joie une autre bague aux flots;

Mes yeux contempleraient ton large front d'Homère,

Palais des songes d'or, gouffre de la Chimèi-e ,

Où tout l'Océan entre et bouillonne en entrant.

Et d'où les flots sans fin sortent en murmurant ,

Chaos où retentit ta parole profonde

Et d'où tu fais jaillir les images du monde;

J'inclinerais mon front sous ta puissante main.

Qui de joie et de pleurs pétrit le genre humain ;

J'emporterais dans l'œil la rayonnante image

D'un de ces hommes-siècle et qui nomment un âge ;

Mes lèvres garderaient le sel de tes discours. Et je séparerais ce jour de tous mes jours; Comme, au temps oii d'en haut les célestes génies. Prenant du voyageur les sandales bénies, Marchaient dans nos sentiers, les voyageurs pieux Dont l'apparition avait frappé les yeux , L'œil encore ébloui du rayon de lumière, Mai-quaient du pied la place, y roulaient une pierre. Pour conserver visible à leurs postérités L'heure où l'homme de Dieu les avait visités.

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