‹ Œuvres de LamartineChapitre 3 sur 145 · HYMNE DE LA NUIT · texte numérisé non relu

HYMNE DE LA NUIT

Le jour s'éteint sur tes collines, 0 terre où languissent mes pas !

Quand pourrez-vous, mes yeux, quand pourrez-vous, hélas! Saluer les splendeurs divines Du jour qui ne s'éteindra pas?

Sont-ils ouverts pour les ténèbres Ces regards altérés du jour?

1^ son éclat, ô Nuit, à tes ombres funèbres Pourquoi passent-ils tour à tour?

Mon âme n'est point lasse encore D'admirer l'œuvre du Seigneur; Lps élans enflammés de ce sein qui l'adore N'avaient pas épuisé mon cœur.

Dieu du jouf! Dieu des nuits! Dieu de toutes les heuix^! Laisse-moi m'envoler sur les feux du soleil ! Où 13 vers l'occident ce nuage vermeil? Il la voiler le seuil de tes saintes demeures, Ou Tcpil ne connaît plus la nuit ni le sommeil !

Cependant ils sont beaux à l'œil de l'espérance , Ces champs du firmament ombragés par la nuit. Mon Dieu! dans ces déserts mon œil retrouve et suit Les miracles de ta présence !

Ces chœure étincelants que ton doigt seul conduit,

Ces océans d'azur où leur foule s'élance,

Ces fanaux allumés de distance en distance.

Cet astre qui paraît, cet astre qui s'enfuit.

Je les comprends. Seigneur! Tout chante, tout qu'instruit

Que l'abîme est comblé par ta magnificence,

Que les cieux sont vivants, et que ta providence

Remplit de sa vertu tout ce qu'elle a produit î

Ces flots d'or, d'azur, de lumière.

Ces mondes nébuleux que l'œil ne compte pas,

0 mon Dieu! c'est la poussière

Qui s'élève sous tes pas!

0 nuit! déroulez en silence Les pages du livre des cieux ; Astres, gravitez en cadence Dans vos sentiers harmonieux ; Durant ces heures solennelles, Aquilons , repliez vos ailes ; Terre, assoupissez vos échos; Étends tes vagues sur les plages , 0 mer! et berce les images Du Dieu qui t'a donné tes flots.

Savez-vous son nom ? La nature

Réunit en vain ses cent voix.

L'étoile à l'étoile murmure :

« Quel Dieu nous imposa nos lois? »

La vague à la vague demande :

« Quel est celui qui nous gourmande? »

La foudre dit à l'aquilon :

« Sais-tu comment ton Dieu se nomme? o

ET RELIGIEUSES. n

Mais les astres, la terre et Thoinme Ne peuvent achever son nom. .

Que tes temples , Seigneur, sont étroits pour mon âme !

Tomliez, mui*s impuissants, tombez!

Laissez-moi voir ce ciel que vous me dérobez î Arrhitecte di\in, tes dômes sont de flamme ! Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme!

Tombez, mui*s impuissants, tombez!

Voilà le temple où tu résides!

Sous la voûte du firmament Tu ranimes ces feux rapides Par leur éternel mouvement !

Tous ces enfants de ta parole.

Balancés sur leur double pôle , Nagent au sein de tes clartés , Et, des cieux où leurs feux*pâlissent, Sur notre globe ils réfléchissent Des feux à toi-même empruntés!

L'Océan se joue 4ux pieds de son Roi ; L'aquilon secoue Ses ailes d'efl'roi ; La foudre te loue Et coml)at pour toi ; L'éclair, la tempête Couronnent ta tête D'un triple rayon ; L'aurore t'admire , Le jour te respire La nuit te soupire, Et la terre expire D'amour à ton nom !

El moi, pour te louer, Dieu des soleils, qui suis-je?

ÎH HARMONIES POÉTIQUES

Atome dans rimmensitc^.

Minute dans réteraité.

Ombre qui passe et qui n'a plus été.

Peux-tu m'entendre sans prodige?

\h ! le prodige est ta bontf^ !

Je ne suis rien, Seignaeur, mais ta soif me dévore: L'homme est néant, mon Dieu, mais ce néant t'adore.

Il s'élève par son amour; Tu ne peux mépriser l'insecte qui t'honore; Tu ne peux repousser cette voix qui {'implore. Et qui vers ton divin séjour.

Quand l'ombre s'évapore.

S'élève avec l'aurore,

I^ soir gémit encore ,

Renaît avec le jour.

Oui, dans ces champs d'azur que ta splendeur inonde.

Où ton tonnerre gronde ,

Où tu veilles sur moi.

Ces accents, ces soupirs animés par la foi. Vont chercher d'astre en astre un Dieu qui me réponde. Et d'échos en échos, comme des voix sur l'onde.

Roulant de monde en monde.

Retentir jusqu'à toi.

Cette Harmonie fut inspirtV? et écrite pendant une nnit d'été de 1824. Pavais loué auprès de Livourne une villa magnifique, la villa Palmieri, sur la route 4e Montenero. J*avais à gauche les cimes boisées des montagnes de Limone, j^avais à droite la mer ; le cap de Montenero s*éle?ait en face. Au sommet de ce cap, adossée aux rochers et aux chênes verts, s'élève une église placée comme un temple grec en vue des flots; c'est un pèlerinage pour les naufragés sauvés des vagues par les vœux de l'Étoile des mers. J'aimais ce site, j'y montais souvent. Je trouvais sur la route une autre villa, splendide autrefois, maintenant déserte, que lord Ryron avait habitée un ou deux ét«^s, quelque temps

avant mon v^jour à Livoarne. J'arrêtais toujours moD cheval devant la porte àt «on jardin, pour y chercher la figure absente du grand poète qui avait conurrv rettr solitude. Un peu plus haut, je quittais \h route, je renvoyais mes riy^aui à la loranda de Montenero, et je m*en fonçais seul dans les bois, d'où foQ «oit U mer. J'y passais des Journées entières avec un livre ou avec mes pea^^^s. récrivais sur les marges du livre les poésies que m'envoyaient le ciel AQ le» flots. C'est ainsi que fut écrite un jour cette seconde Harmonie. Les hrms^aillps au pied des chênes verts de Montenero, sont pleines encore de ptf^ dérhin^ des livres ou des albums, sur lesquelles j'essayais ainsi de !i-4rr quelques chants que le sommeil, ou la rêverie, ou la chute du jour interr>3!fui^nt , que Je laissais en lambeaux sur l'herbe ou sur le sable, et que le \*-ot d»> mer emportait aux vagues.

HYMNE Dl MATIN

Pourquoi boudissez-vous sur la plage ccunianto. Vagues dont aucun vent n'a ci-eusé les sillons? Pouixjuoi secouez-vous votre écume fumante En légers tourbillons?

Pouixiuoi balancez-vous vos fronts que Taube essuie. Forêts qui tressaillez avant Fheure du bruit? Pourquoi de vos rameaux i*épandez-vous en pluie Ces pleurs silencieux dont vous baigna la nuit /

Pourquoi relevez-vous, ô fleure, vos pleins calices, (iOmme un front incliné que relève Tamour? Pourquoi dans l'ombre humide exhaler ces prémices Des parfums qu'aspire le jour?

Ah ! renfermez-les encoiv ; Gardez-les, fleurs que j'adore.

Pour l'haleine de l'aurore , Pour l'ornement du saint lieu !

Le ciel de pleurs vous inonde.

L'œil du matin vous féconde :

Vous êtes l'encens du monde Qu'il l'ait remonter à Dieu.

Vous qui des ouragans laissiez flotter Tempire, Kt doul Fombre des nuits endormait le courroux , Sur Tonde qui gémit, sous Therbe qui soupire, aquilons, autans, zéphire, Poui-quoi vous éveillez-vous?

El vous qui reposez sous la feuillée obscure, Oui vous a réveillés dans vos nids de verdure?

Oiseaux des ondes ou des bois,

Hôtes des sillons ou des toits,

Pourquoi confondez-vous vos voix

Dans ce vague et confus murmure

(Jui meurt et renaît à la fois,

Comme un soupir de la nature ?

\oi\ qui nagez dans le bleu lirmamenl, \oLX qui roulez sur le flot écumant, \oi\ qui volez sur les ailes du vent, Chantres des airs que Finstinct seul éveille , Joveux concerts, léger gazouillement.

Plaintes, acconis, tendre roucoulement.

Oui chantez-vous pendant que tout sommeille?

La nuit a-t-elle une oreille

Digne de ce chœur charmant ?

Attendez que Fombre meure.

Oiseaux , ne chantez qu'à Fheuro

Où Faube naissante effleure

Les neiges du mont lointain.

Dans Fhymne de la nature,

Seigneur, chaque créature

Forme à son heure en mesure

l n son du concert divin;

Oiseaux, voix céleste et pure.

Soyez le premier nmnnurc

Oue Dieu reçoit du matin!

Il eotraine en passant les vagues qu'il écrase, ^'enfle de leurs débris et bondit sur sa base : Puis enfin, cliancelant comme une \aste tour Ou comme un char fumant brisé dans la carrièi-e.

Il croule , et sa poussière

En flocons de lumière Roule et disperse au loin tous ces ft-agments du jour.

La barque du pécheur tend son aile sonore

Où le vent du matin vient déjà palpiter.

Et lK)ndit sur les flots que Fancre y a quitter.

Pareille au coursier qui dé>ore

Le frein qui semble l'irriter.

Le navire , enfant des étoiles , Luit comme une colline aux bords de Thorizon, Et réfléchit déjà dans ses plus hautes voiles La blancheur de Taurore et son pi*emier rayon.

Lé\iathan bondit sur ses traces profondes.

Et des flots par ses jeux saluant le réveil.

De ses naseaux fumants il lance au ciel les ondes,

Pour les voir retomber en rayons du soleil.

L'eau berce , le mât secoue La tente des matelots; L*air siffle, le ciel se joue Dans la crinière des flots; Partout récume brillante D'une frange étincelante Ceint le bord des flots amers :

Tout est bruit, lumière et joie; C'est l'astre que Dieu renvoie , C'est l'aurore sur les mers.

0 Dieu, vois sur la terre! Un pâle ci'épuscule Teint son voile flottant par la brise essujé;

ET RELIGIBUSHS. 35

>ur les pas de la nuit Faube pose son pied;

L ombre des monts lointains se déroule et recule.

Gomme un vêtement replié.

s^ lambeaux, déchirés par l'aile de l'aurore, Flottent livrés aux vents dans l'orient vermeil; La pourpre les enflamme et l'iris les colore ; Ib» pendent en désordre aux tentes du soleil, Oinifne des pavillons quand une flotte arbore IjHb couleurs de son roi dans les jours d'appareil.

Sous des nuages de fumée , {jf ra\on va pâlir sur les tours des cités, ¥A !î<>us l'ombre des bois les hameaux abrités , Tin toits par l'innocence et la paix habités,

Sur la colline embaumée ,

De jour et d'ombre semée , Font n*jaillir au loin leurs flottantes clartés.

Lp laboureur répond au taureau qui l'appelle ; L'aurore les ramène au sillon commencé ; Il conduit en chantant le couple qu'il attelle; Le lallon retentit sous le soc renversé ;

lu gémissement de la roue Il iiH*sure ses pas et son chant cadencé ; Mir sa trace en glanant le passereau se joue,

Et le chêne à sa voix secoue Le baume des sillons que la nuit a versé.

L'oiseau chante, l'agneau bêle, L'eniant gazouille au berceau, La voix de l'homme se mêle 4u bruit des vents et de l'eau ; L'air frémit, l'épi frissonne.

L'insecte au soleil bourdonne ; L'airain pieux qui résonne Rappelle au Dieu qui le donne Ce premier soupir du jour :

Tout vit, tout luit, tout remue; G^est Taurore dans la nue.

C'est la terre qui salue L'astre de vie et d'amour !

Mais tandis, ô mon Dieu, qu'aux yeux de ton auroi*e Ln nouvel univers chaque jour semble éclore. Et qu'un soleil flottant dans l'abtme lointain Fait remonter vers toi les parfums du matin , D'autres soleils, cachés par la nuit des distances. Qu'à chaque instant là-haut tu produis et tu lances, Vont porter dans l'espace à leurs planètes d'or Des matins plus brillants et plus sereins encor. Oui , l'heure où l'on t'adore est ton heure éternelle: Oui , chaque point des cieux pour toi la renouvelle , Et ces astres sans nombre épars au sein des nuits N'ont été par ton souffle allumés et conduits Qu'afin d'aller, Seigneur, autour de tes demeures. L'un l'autre se porter la plus belle des heures. Et te faire bénir par l'aurore des jours. Ici, là-haut, sans cesse, à jamais et toujours!

Oui , sans cesse un monde se noie

Dans les feux d'un nouveau soleil ;

Les cieux sont toujours dans la joie ,

Toujours un astre a son réveil ;

Partout où s'abaisse ta vue

Un soleil levant te salue;

Les cieux sont un hymne sans fin !

Et des temps que tu fais éclore.

Chaque heure, ù Dieu, n'est qu'une aurore.

Et l'éternité qu'un matin !

Montez donc, flottez donc, roulez, volez, vents, flamme. Oiseaux, vagues, rayons, vapeurs, parfums et voLx ! Terre, exhale ton souffle I homme, élève ton âme ! Montez , flottez , roulez , accomplissez vos lois !

Montez, volez à Dieu ! plus haut, plus haut encore ! I>ans les feux du soleil sa splendeur vous a lui; iU'portez dans les cieux Thommage de Taurore ; Montez, il est là-haut; descendez, tout est lui!

Et toi, jour, dont son nom a commencé la course, Jour qui dois rendre compte au Dieu qui t'a compté, La nuit qui t'enfanta te rappelle à ta source : Tu finis dans Féternité.

Tu n'es qu'un pas du temps, mais ton Dieu te mesure ; Tu dois de son auteur rapprocher la nature; Il ne t'a point créé comme un vain ornement, Pour semer de tes feux la nuit du firmament , Mais pour lui rapporter aux célestes demeures La gloire et la vertu sur les ailes des heures. Et la louange i\ tout moment !

One HAimoaie fut écrite à Moatenero, comme la précédente, pendant une :.A.V à^ toute une journée sous les chênes verts de ce beau cap. Elle fut notée «•«r k*s fruill«4 blanches d*une belle édition in-quarto de Pétrarque que je porui% vHivt-ntaTec mot. Au moment où je détachais ces feuilles, elles me furent '1^ •!-«*% par le vent violent du soir qui s*élève de Limone, et qui souffle par '^ftl*^ a la mer. Elles tourbillonnèrent un moment au-dessus de moi, et retom- >r-ai a mille pieds sous la concavité du cap. Je les crus englouties par les ^ip'x. ht les regrettai un moment , puis je retournai prendre mon cheval à la

' ^itbia , et je n'y pensai plus.

Lr Mirfend»rmain , une jolie enfant à demi nue, flUe dMn pau\Te ramasscur «- TaquiMa^» des faubourgs de Livourne, me les rapporta, toutes trempées de 1 nai ^«^. Elle me dit que son père les avait trouvées surnageant sur Técume ib bft^ du cap de Mooteoero; qu'il les avait fait lire aux capucins du couvent; i^ \-* capucins, ne comprenant pas cette langue, avaient dit qu*il fallait - '•4-:«Y rv% papiers au Français, à la villa Palmiert. Je remerciai la petite flUe ; •• . «j d(»naii pour son père autant d*écus italiens qu'il y avait de pages, et -» »r H'rf; une robe de cotonnade rayée de rouge, une chemise et des souliers. l.' % '-n alla Jo>euse et les mains pleines de figues, croyant sans doute quVlle a • ait npiKirt*'* un trésor. Hélas ! ce n'étaient que des feuill<>s arrachéos au • -7 d^r la mm et rejetées au vent du temps !

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