‹ Œuvres de LamartineChapitre 64 sur 145 · HYMXE DE L'ANGE DE LA TERRE · texte numérisé non relu

HYMXE DE L'ANGE DE LA TERRE

APRES LA DESTRUCTION DU GtOBE

La terre n'était plus qu'une tombe fermée ;

Mav>e informe et muette, éteinte, inaniniée,

FJIp flottait au rang qu'elle avait occupé :

Comme un vaisseau muet, que la foudre a frappé,

O'ïand la main qui le guide est tombée en poussière,

Suit encore un moment sa rapide carrière,

Puis chancelle et s'arrête, et de ses flancs déserts

V rond plus qu'un son creux au sourd roulis des mère.

La >ie, en remontant à sa source suprême,

La \[p avait quitté jusqu'aux éléments même;

Lp dernier des vivants, d'où son souffle avait fui,

Était mort; et la terre était morte avec lui,

M'»rte a^ec tous ses fruits, morte avec tout leur germe,

Morte avec chaque loi que chaque règne enferme,

Morte avec tous ses bruits et tous ses mouvements,

\w>c tous ses instincts et tous ses sentiments,

Morte avec tous ses feux éteints dans ses abîmes,

Morte avec ses vapeurs retombant de ses cimes,

Morte avec tous ses vents ; et son silence seul

Lenieloppait partout comme un morne linceul.

tHÏ HARMONIES POÉTIQUES

In soleil sans rayons, do sos reflels funèbres, Ne pouvait que pâlir ces flottantes ténèbn»s; Rien n'y réfléchissait l'auwn» ni le soir : Tel, dans un œil éteint qui ne peut plus la \oir, La clarté d'un flanilH*au tonilN» en \ain: la paupicre. Comme un miroir terni, clianj^e en nuit la luuiicm. C'était un point ol)scur dans le \ide de Pair, Tn cadavre flottant sur les flots de Téther; Et l'esprit du Seigneur, en travei>iant l'espace. Avec crainte et dégoilt s'éloignait de sa trace; Mais, scMublable à l'amour tpii survit au tré|NiH, In seul ange du moins ne l'aliandonnait pas. C'était ce grand esprit, celte âme univei-selle. Qui vi\ait, qui sentait, qui végétait pour elle; Êti*e pn*s(|ue divin dont elle était le cor]>s. Qui de sa masse in<*rte agitait les re^M>rlM, Dont l'homme avait nié l'intelligence olwcun». Ou que, sans la comprendre, il nommait la Nature. Quand elle eut accompli s(»s destins et ses lois. L'esprit avait repris sa forme d'auln»fois.

De céleste et d'humain harmonieux mélange.

C'était un homme avec les ailes d'un archange:

Mais un homme agnindi, sublime, colossal, .

De cet ^tre déchu Ivpe primonlial.

Du Dieu <iui le créa première et grande image,

Ahhis sur un coteau de ce divin rivage

Où jadis Parthénope avait devant s<*n veux

Réflt»chi dans les mers comme un morceau des ri«i\:

Lieux chers â ses regards, lieux que sa main f(*n>mlf

Se plairwiit â |>aivr, comme un janlin du monde.

Et de l'ombre des monts, et de l'axur des mers.

Et de l'éclat du cieL et du parfum des airs;

S<>s pietls pendaient d'en haut sur un immense aMm^

Dont l'écume des flots avait rongé la cime;

Lieux vides maintenant de lumière et de bniit.

D'où ne remontait plus que silence et que nuit.

Son coude s'appuyait sur la crête aplatie De ce mont, qui, jetant la cendre et l'incendie, Secouait de ses flancs les hameaux ébranlés : Ses flancs vides rendaient des sons creux et fêlés.

Ses blancs cheveux tombant comme une neige épaisse , Contemporains du globe, annonçaient sa vieillesse; Mais les membres nerveux de cet enfant du ciel Laissaient dans le vieillard deviner Fimmortel. De ses deux larges mains il couvrait son visage. Pareilles par leur masse à des gouttes d'orage , Des larmes, de ses yeux vainement essuyés, Ruisselaient dans ses doigts et pleuvaient à ses pieds. Il comprimait en vain celte angoisse divine ; On entendait de loin gronder dans sa poitrine Le bruit sourd et plaintif de ses vastes sanglots, El des cris étoufl'és qu'entrecoupaient ces mots :

« Est-ce toi, terre inanimée? ^ Est-ce toi que j'ai vue , hélas ! il n'est qu'un jour, Des doigts de Jéhovah l'élancer enflammée.

Comme une étincelle allumée

Au foyer de vie et d'amour?

« Les étoiles tes sœurs pâlirent

De honte et de ravissement; Tu passas dans le ciel, et les astres jaillirent, El les vagues d'azur sous ton poids s'assouplirent.

Pour bercer ton globe écumant.

« Sur ton front qui venait d'éclore.

Ta lune et ton soleil combattaient de. clarté; Plus pur que ton midi, plus doux que ton aurore, Le regard de ton Dieu t'illuminait encore

De vie et dMmmortalité.

tt Quels destins tu portais I Étouffés dans leur germe.

Que d'êtres immortels ton sein devait nourrir I Où sont-ils? Est-il vrai? ce peu de cendre enferme

Ce qui ne dut jamais mourir?

Et d'une étoile, hélas! tu n'es plus que la cendre. Que le noyau d'un fruit que le ver a rongé.

Qu'un rocher qui va se fendre

Dans le feu qui l'a jugé!

(( Ah! pleurez avec moi, planètes ses compagnes « Étoiles qui semiez ses tentes de mille yeux , Soleils dont les rayons inondaient ses campagnes. Nuages qui jetiez l'ombre sur ses montagnes! Pleurez! la mort est dans les cieux.

(( Quand tu flottais comme un navire Dans l'écume de feu de l'auroi-e ou du soir ; Quand tes mers, se gonflant comme un sein qui respii-o. Venaient lécher du flot le bord qui les attire , Et polir sous tes caps un onduleux mh*oir. Où tes divers tableaux que ridait le zéphire Brillaient et s'eflaçaient comme un léger sourire Que l'œil voudrait fixer et ne fait qu'entrevoir;

« Quand tes cimes poi-taient le palais des nuages. Et que , fendant soudain leur cintre divisé , Les rayons, se mêlant aux lueurs des orages.

Sur les flancs des rochers sauvages

Ruisselaient de plages en plages , Comme un éclair perçant sous un dôme brisé ; Quand ce jour faux et teint d'une couleur qui change.

Flottant au gré de l'Aquilon , Gomme un reflet de feu des ailes d'un archange. Glissait en colorant ton magique horizon , Et, frappant tour h tour ta crête ou tes abîmes. Faisait étinceler tes neiges sur tes cimes. Tes cascades pleuvant dans leurs goufl'res poudreux. Tes hameaux blanchissant sur un fond ténébreux,

ET RELIGlEDSEâ. t87

Tes fleuves engouffres sous leur arche arrondie, El les mers écumant comme un vaste incendie , Kl les toils des cités resplendissant de feux :

« Oh! qui pouvait te voir sans palpiter d'extase, Sans tomber à genoux devant Ion Créateur? I Ohî qui pourrait te voir sans qu'un poids ne l'écrase,

Ln poids comme le mien, de honte et de malheur?

I •: Que d'êtres animait ton àme intarissable,

I Depuis riiumble fourmi dans ses cités de sable

JuM|it'à Fâigle du ciel qui dormait sur le vent! Dans tes jeux infinis que de force et de grâce. Depuis le cygne blanc qui vogue sur la trace

Du cygne sur Tonde glissant, Depuis le doux ramier dont le cou s'entrelace

Au cou du ramier gémissant.

Depuis le paon allier dont l'aube peint la roue. Depuis le lévrier dont les flancs sont la proue , Depuis le fier coursier au cœur obéissant, iuh^iu^au lourd éléphant, tour vivante et mobile, Oue la voLx d'un enfant par l'amour rend docile ,

Jusqu'au lion frémissant, Oui d'un ongle courbé creuse en vain la poussière. Fait dans ses sourds naseaux rugir l'air menaçant , El, de son cou gonflé secouant la crinière, Renvoie obliquement l'éclair de la lumière , Et n'a dans sa paupière Que des feux et du sang !

« Et quelle vaste intelligence S'élevait par degrés de la terre au Seigneur, Depuis l'instinct grossier de la brute existence. Depuis l'aveugle soif du terrestre bonheur, invju'à l'âme qui loue, et qui prie, et qui pense. Jusqu'au soupir d'un cœur

Qu'emporte d'un seul trait l'immortelle espérance Au sein de son Auteur!

« 0 race aveugle î ô race à sa perle obstinée ! Hommes qui n'avez rien conquis que le trépas ,

Qu'aviez-vous à faire ici-bas?

Jouir, aimer, bénir, c'était leur destinée ! L'ange enviait leur sort, il ne leur suffit pas!

(( Et le voilà, cet enfant de lumière!

Et le voilà , cet héritier des cieux ! Pas un souffle, un soupir! muet comme la pierre ! Et toute cette poussière Se crut une fois des dieux î »

Il dit; et, remontant aux voûtes éternelles. Il secoua de loin la poudre de ses ailes. Pour la revoir encore une fois s'abaissa; Puis son ombre divine à jamais s'effaça.

Ceci est un fragment d'un poôme sacré sur les mondes, qui n*a jamais été fini.

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