DISCOURS PRONONCÉ
mot; c'est-à-dire qu'après avoir jeté un regard sur toutes les occupations, sur toutes les ambitions, sur toutes les gloires qui s'offrent à l'homme de talent à son entrée dans la vie, il n'en trouva qu'une digne de lui : cultiver sa pensée, perfectionner son intelligence, grandir, ennoblir, élever, diviniser son âme, et la rapporter à son Créateur plus lumineuse, plus pure, plus sainte qu'il ne l'avait re<^ue de ses mains. Découvrir Dieu dans ses œuvres, le faire comprendre, adorer, bénir dans sa création, ce fut sa tâche à lui. Sa vie entière ne fut que travail; ce travail, qu'un acte de foi dans la Providence ici-bas, dans l'immortalité ailleurs. Si la tombe devait tromper les espérances de l'homme de bien, aucun mourant n'eût été plus déçu que lui par le néant. Mais Celui qui ne trompe pas l'instinct d'un moucheron ne trompera pas le pressentiment du juste; il est entré, n'en doutons pas, en possession de ses espérances et en jouissance de sa foi.
Quelle était sa philosophie? Vous le savez tous, vous qui avez recueilli comme moi, dans ses livres ou dans ses entretiens, les conûdences de son âme. Sa philosophie, c'était la sagesse humaine du genre humain dépouillée des erreurs de chaque siècle et de chaque secte, datant de la raison humaine, et venant se déposer dans l'Évangile comme dans un réservoir commun de toutes les morales, pour couler de là dans des canaux divers, en se grossissant et en s'épurant toujours dans les idées, dans les mœurs, dans les institutions d'un monde indéfmiment perfectible. 11 avait trouvé dans sa vie même l'occasion et pour ainsi dire la filiation de ses idées : il avait épousé la veuve de Bernardin de Saint-Pierre ; hélas ! deux fois veuve aujourd'hui de deux nobles amis, digne elle-même de cette alliance avec des pensées et des génies qu'elle était faite pour comprendre, qu'elle était digne d'inspirer.
Jean-Jacques Rousseau , sur 'la fin de ses jours, dans ses promenades solitaires et dans ses herborisations autour de Paris, avait versé son âme dans celle de Bernardin de Saint-Pierre ; à son tour, l'auteur de Paul et Virginie, dans sa vieillesse, avait versé la sienne dans le cœur d'Aimé Martin, son plus cher disciple. £n sorte que, par une chaîne non interrompue de conversations et de souvenirs rapprochés , l'âme d'Aimé Martin avait