DE MADAME LA DUCHESSE DE BROGLIE
Saint^PoÎDt, 15 novembre 1838.
Quand le printemps a mûri Hierbe Qui porte la vie et le pain, Le moissonneur liant la gerbe L'emporte à Taire du bon grain; Il ne regarde pas si l'herbe qu'il enlève Verdit encore au pied de jeunesse et de sève. Ou si, sous les épis courbés en pavillon, Quelques frêles oiseaux, à qui l'ombre était douce. Du soleil ou du vent s'abritaient sur la mousse. Dans le nid caché du sillon.
Que lui fait la fleur bleue ou blanche Qui , liée en faisceau doré ,
Sur le bras qui l'emporte , penche
Son front mort et décoloré?
« Portez les blonds épis sur mon aire d'argile ! Faites jaillir le blé de la paille fragile ! La fleur parfumera le froment de son miel , Et broyé sous la meule où Dieu fait sa moutuix?. Ce grain d'or deviendra la sainte nourriture
Que rompent les enfants du ciel ! »
Seigneur ! ainsi tu l'as cueillie
Aux joure de sa félicité ,
Cette femme qui multiplie
Ton nom dans sa postérité ! En vain, dans le lit d'or dont ses joui's étaient l'onde. On voyait resplendir l'eau limpide et profonde , En vain sa chevelure à. ses pieds ruisselait, En vain un tendre enfant, dernier fruit de sa couche, Ouvrait les bras à peine et s'essuyait la bouche
Teinle encor de son chaste lait.
Tu vois cette âme printanièrc ,
Fructifiant avant l'été,
Répandre en dons, comme en prière.
Son parfum de maturité; Et tu dis à la Mort, ministre de ta grâce : « Laisse tomber sur elle un rayon de ma face ; Qu'elle sèche d'amour pour mes biens immortels 1 » Et la Mort t'obéit et t'apporte son âme , Comme le vent enlève une langue de flamme
De la flamme de tes autels I
0 Dieu ! que ta loi nous est rude !
Que nos cœurs saignent de tes coups I
Quel Aide et quelle solitude
Fait cette absence autour de nous !
Par quel amour jaloux, par quel cruel mystère. De tout ce qui l'ornail dépouilles-tu la terixî?
i\*a\ons-nous pas besoin d*exemple et de flambeau? Et, pour que ton regard sans trop d'horreur s'y pose. Dieu saint ! ne faut-il pas que quelque sainte rose Te parfume ce vil tombeau?
Elle était ce thym des collines
Que Faumre semble attirer,
Que pour embaumer nos poitrines
Nos lèvres venaient respirer!
Dans cet air froid du monde infecté de nos vices, S.'^ Itères de corail étaient deux frais calices D'o'i coulait ta parole en célestes accents. Combien de fois moi-même, embaumé de ses grâces. Comme en sortant d'un temple, en sortant de ses traces. Je sentis mon cœur plein d'encens !
Oh ! qui jamais s'approcha d'elle
Sans éprouver sur son tourment
D'une brise surnaturelle
Lo divin rafraîchissement?
Au timbre de sa voix, au jour de sa paupière, Amis! qui ne sentit fondre son cœur de pierre, Et ne dit en soi-même, en l'écoutant parler. Ce que disriit l'apôlre au disciple incrédule : « Ne sens-tu pas , mon cœur, quelque chose qui brûle ,
Et qui demande à s'exhaler? »
Elle était née un jour de largesse et de fête , D'une femme immortelle au verbe de prophète; Le génie et l'amour la coururent d'un vœu ! On sentait, à l'élan que retenait la règle. Que sa mère l'avait couvée au nid de l'aigle , Sous une poitrine de feu.
Les palpitations de l'ûme maternelle
Au delà du tombeau se ressentaient en elle ;
Elle aimait les hauts lieux et le libre horizon ;
Un élan naturel l'emportait vers les cimes
Oii la création donne aux âmes sublimes
Les vertiges de la raison.
Dès qu'un seul mot rompait le sceau de ses pensées. On les voyait monter, vers le ciel élancées. Jusqu'où monte au Très-Haut la contemplation; Son œil avait Téclair du feu sur une armure. Et le son de sa voix vibrait comme un murmure Des grandes harpes de Sion.
Elle montait ainsi jusqu'où l'on perd de vue L'âme contemplative à son Dieu confondue. Perçant avec la foi les voiles de la mort; Et revenait, semblable à l'oiseau du déluge. Rapporter un rameau de paix et de refuge Aux faibles qui doutaient du bord !
L'amour qui l'enlevait la ramenait au monde, Non pas pour s'abreuver comme nous de son onde. Non pas pour se nouirir du pain qu'il a levé. Mais pour faire choisir parmi la graine amère A ces petits enfants, dont elle était la mère. Quelques tiges de sénevé I
Ce grain qu'elle cherchait comme la poule gratte Le froment ou le mil sur une terre ingrate, C'était, Seigneur, c'était les lettres de ta loi; C'était le sens caché dans les mots du saint livre, Dont le silence parle et dont l'esprit fait vivre Ceux qui se nourrissent de foi !
Au bruit du monde qui l'admire El se pressait pour l'escorter.
Comme ronde autour du navire Pour l'engloutir ou le porter;
Aux nœuds d*une gloire Importune Oui renchatnait à sa fortune, Elle, éprise d'autre trésor; A rœil de ramilié ravie, Qui regardait luire sa vie Humble dans un chandelier d'or;
Aux roulis inconstants de Tonde,
Où le souffle orageux des airs
L'agitait sur la mer du monde
A la lueur de nos éclairs;
A ces foudres, à ces naufrages
Qui jeltent sur tous nos rivages
Nos respects avec nos débris;
A ces tempêtes populaires
Qui font sombrer dans leurs colères
Ceux que soulevaient leui-s mépris,
Elle échappait rêveuse et tendre
Par ce divin recueillement
Qui fait silence pour entendre
Le vol de l'ange au firmament!
Grâce au bias que son Christ lui prête ,
Elle marchait sur la tempête
Sans tremper ses pieds au miUeu;
Et cette figure céleste.
Esprit et corps, n'était qu'un geste
Qui foulait l'onde et montrait Dieu!
Quelle ombre du Très-Haut sur elle!
Quelle auguste et sainte pudeur Comme un séraphin sous son aile La revêtait de sa splendeur! Comme toute profane idée Disparaissait intimidée Sous le rayon de sa beauté!
Comme le vent de pure flamme
k\() RECUEILLEMENTS POÉTIQUES.
Balayait de devant cette âme Toute cendre de volupté !
Ton amour, 6 Seigneur! est dans l'amour suprême! L'amour de ces enfants en qui le chrétien t'aime ; Sur leurs cœure ulcérés cette huile de ta foi ; Ces aumônes d'esprit en pages de ta loi; Ces pains multipliés pour nourrir leure misôres; Ces convei-sations la nuit avec ses frùres, Pour charmer leur exil en se parlant de toi ; Ces cœui-s fertilisés se fondant en prières
Aux hymnes du prophète-roi :
C'étaient là de ses nuits les voluptés sévères. Anges qui les voiliez, 6 redites-les-moi!
Dites, oiseaux évangéliques, Passereaux du sacré jardin , Dont les notes mélancoliques Enchanlent les flots du Jourdain:
Saintes colombes de ces saules Qui, joignant vos pieds de rubis.
Veniez percher sur les épaules Du pasteur des douces brebis;
Oiseaux cachés parmi les braîichos Sur les bords du sacré vivier.
Qui couvrez de vos ailes blanches Le térébinlhe et l'olivier;
>ous qui même à son agonie, Accourant à sa sainte voix.
Veniez mêler votre harmonie Aux gémissements de sa croix ;
Dites quels amoureux messages
Ou de trisli»sse ou de douceur, Du dc'serl et des saints rivag(»s Vous apportiez à cette sœur î
Dites quelles saintes pensives Sous Tarbre de la Passion , Dites quelles larmes \ei'sées Sur la poussii>re de Sion ,
\ous remportiez sur les racines Du jaitlin des saintes douleui-s, Et >ous vei'siez dans les piscine.> Où Jésus répandit ses pleui-s.
Ces colombes un jour aux rives immortelles Emmen^M-enl d'ici celle sœur avec elles, pour goûter, ô Seigneur, combien ton ciel est donxî Elle alla s<» poser sur les rosiei*s mystiques Que le Siloé baigne au jardin des cantiques. Et ne revint plus parmi nous î
Elle nVst plus! Le jour a pâli de sa perte! 0.1 son cœur comblait tout, que la place esl déserte! Berceau de si»s enfants, mais:)n de son époux. Seuils des lemples sacrés où pliaient ses genoux. Priions dont sa clef d'or écartait les verrous. Porte des malbeureux par son aumône ouverte.
Comment vous consolerez-vous?
Kt nous, cœurs lénébrcux dont la lampe est cou\erte,
Nous ses amis, que ferons-nous?
R<»mplirons-nous les cieux du cri de nos alarmes? .Nous Inonderons-nous de cendres et de larmes? Répandrons-nous notre âme en lamentations, Comme ceux qui n'ont pas l'espoir dans leui-s calices, El qui ne m^^lent pas le sel des sacrifices
A l'eau de leui-s afflictions?
Non, nos yeux souilleraient d'une tache profane De rimmortalitë la robe diaphane :
Pleurer la mort des saints, c'est la déshonorer! Quand Dieu cueille son fruit mûr sur l'arbre de vie, A qui donc appartient la douleur ou l'envie? Qui donc a le droit de pleurer?
Non ! nous élargissons les ailes de notre âme Pour aimer l'esprit pur où nous aimions la femme. Époux, enfants, amis, point de pleui's, point d'adieu! Celle dont ici-bas l'ombre s'est éclipsée. Devient pour nos esprits une sainte pensée Par qui notre âme monte à Dieu!
Gloire à Dieu ! grâce à la terre.
Qui, s'ornant de si beaux dons, Par un terrible mystère Te l'end ceux que nous perdons !
Gloire à ce morceau d'argile Où, dans une chair fragile Qu'anime un sacré levain.
Avec un souffle de vie.
Prêtée un jour et ravie , Tu fais un être divin !
Frères î qu'elle sera belle La société des saints Où va nous attirer celle Qui vit encor dans, nos seins î Où s'uniront dans la gloire.
Comme dans celte mémoire, Génie, amour et beauté.
Ces tix)is sublimes images De tes plus parfaits ouvrages, Symbolique Trinité î
Là ces Ames fujîltives
Qui, sans se poser au sol,
Ne font, clierclianl d'autres rives.
Qu'effleurer nos flots du vol;
Là ces natures célèbres
Qui ti*aversenl nos ténèbres
En y jetant leur éclair;
Là ces enfants et ces femmes, •
Toute celle fleur des âmes
Qui laisse un parfum dans Tair.
Vous y souriez ensemble
A ceux qui cherchent vos pas.
Divins esprits que rassemble
Le cher souci d'ici-bas !
J'y vois la grâce, ô ma mère !
El loi , goutte trop amère
De mon calice de liel.
Fleur à ma tige enlevée
Et dans mon cœur retrouvée.
Qui donnez son nom au ciel !
Apparitions célestes.
Disparaissant tour à lour.
Qui d'en haut nous font les gestes Que fait l'amour à l'amour; Tendresses ensevelies Sous tant de mélancolies, Qu'un jour doit ressusciter; Feux que notre nuit voit poindre :
Oh ! mourons pour les rejoindre !
Vivons pour les mériter !
In jour elle disait â celui qui la pleure :
« Le monde n'a qu'un son, la gloire n'a qu'une heure;
Suspendez votre harpe aux piliers du siiint lieu I
' Mélodieux écho des accords prophétiques, (ihanlez aux joui-s nouveaux les éternels cantiques! Dieu donc n'est-il pas toujours Dieu? »
Je lui jurai, Seigneur, de célébrer ta gloire; Kt le vent de la vie empoila ma mémoire. Et le courant du monde effara ses accents; Et le foyer divin où ta flamme tressaille Dans mon cœur oublieux brûla Therbe et la paille, Au lieu de brûler ton encens!
El maintenant je viens, comme Marthe et Marie, Qui portaient à Jésus l'encens de Samarie, Et trouvèrent ses bras morts et cruciliés, Acquitter au Seigneur mon denier sur ta tombe. Et gémir tristement ce cantique qui tombe Comme une larme sur tes pieds.