‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 124 sur 236 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

don Gregorio, qui, sentant irriter de moment en moment son amour, parut fort impatient de posséder Francisca. Tandis que j’étois avec ce cavalier, don Manuel arriva. Je viens, nous dit-il, de quitter isménie : j’en suis enchanté; je meurs d’envie de joindre mon sort au sien. Ile bien, Messieurs, leur dis-je, puisque vous êtes si amoureux, il faut bâter votre bonheur, C’est un soin dont je me charge. Je vais trouver vos dames, et leur marquer 1 impatience (pie vous avez d’être unis avec elles : je doute fort qu elles aient la cruauté de vouloir vous faire languir dans cette attente. Véritablement, dès qu’elles virent que leurs amants se soumettoient de si bonne grâce au joug de l’hyménée, elles se conformèrent, sans hésiter, à leurs intentions.

Quand je vis que les quatre parties intéressées étoient d’accord, nous tînmes un grand conseil sur ce qu’il convenoit de faire, et il fut résolu que ce double mariage seroit célébré au château de Clévillente, pour plus dune raison. Cela étant arrêté, nous fîmes venir de Cuença nos valets avec notre équipage, et nous nous préparâmes a partir; ce que nous fûmes bientôt en état de faire. Nous quittâmes nos robes de pèlerins pour reprendre nos habits de cavaliers; et ma sœur, ayant laissé au fermier le soin du château de Villardesaz, prit avec nous et tous ses domestiques le chemin d’Alicante, où nous n’arrivâmes qu’au bout de huit jours, n ayant pas voulu faire plus de diligence, de peur d incommoder nos dames. Nous ne nous arrêtâmes point dans cette ville, et nous gagnâmes promptement le château de Clévillente, où la veuve de don Pèdre, se rappelant, les chagrins, ou peut-être les plaisirs qu elle

200 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, y avoiteus, ne put retenir ses larmes, qui furent redoublées par la vue de Franeillo. Mais cet aimable enfant essuya lui-même les pleurs qu’il faisoit couler, et inspira pour lui tant de tendresse à sa mère, qu elle en fit son idole : outre qu’elle voyoit en lui sa vivante image, il étoil son fils unique; car elle n’avoit point eu d'enfant de ses deux maris.

On 11e s’occupa dans le château que des apprêts des noces rleir.es beaux-frères. Tandis qu’on y travailloit, j’allai chercher à Vlcaraz dona Paula, ma femme, sans laquelle la fête n’eût pas été complète. Ce ne fut qu'un vovage de six jours, après lesquels le château de Cdévillente inc revit avec mon épouse, dont l'heureuse arrivée augmenta la joie qui y régnoil. Isménie et dona Francisca lui firent à l’envi des caresses, et trouvèrent en elle une personne disposée à vivre avec ses bellessœurs en bonne intelligence.

Don Manuel et don Gregorio se donnèrent tant de mouvements pour hâter le jour qui devoit combler leurs vœux, qu’il arriva bientôt. Ils reçurent la bénédiction nuptiale de la main de l’évêque d'Orihuela, parent de Clévillente; sa grandeur, qui étoit un moine de l'ordre de Saint-Dominique, ayant bien voulu prendre la peine de venir au château pour cet effet.

Voilà de quelle façon Isménie et ma sœur furent mariées. Après s’être donné bien du bon temps, elles eurent le bonheur d'épouser deux gentilshommes qui, par un excès d’amour pour elles, en firent deux dames d’importance. Que l’amour est admirable! Il tire le rideau sur la vie passée d’une coquette, quand il veut la marier à un honnête homme.

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