CHAPITRE XLII
Malgré son avarice extrême, il mVimoit, et m 'avoit retiré chez lui, où je vivois heureux et sans inquiétude; mais l'amour vint troubler mon repos. Mon oncle me proeuroit tous les plaisirs qui peuvent llatler un jeune homme qui sort du college : nous allions souvent au Prado ensemble; et la promenade étoit notre principal amusement. Lu jour cpie nous y étions, mon oncle, se lassant de se promener, voulut s’asseoir ; par bienséance je restai avec lui. Il y avoit vis-à-vis de nous un banc sur lequel étoit assise la plus aimable personne que l'on peut voir. Elle jetoit ses regards de temps en temps sur moi, et c’étoit autant de traits que l'amour me lançoit. Cependant sa compagne, que je crus sa mère , se leva , et elle la suivit. Voyant qu’elles sortoient de la promenade du coté de notre logis, je feignis de me trouver indisposé , pour obliger mon oncle à rentrer aussi. Mon oncle y consentit, et j’eus le plaisir de suivre de loin la personne du monde qui m’étoit devenue la plus ebère. Quelle fut ma surprise de les voir entrer justement vis-à-vis notre demeure ! Je demandai à mon oncle s il eonnoissoit les dames qui demeuroient vjs-à-vis sa maison. Il me répondit que, n’ayant jamais voulu voir ses voisins, il ne désiroit pas les connoître. Je lui dis qu il y avoit cependant un trésor dans cette maison, puisqu’elle renfermoit la plus aimable personne du monde. Cela se peut , me dit mon oncle, et je n’y prends aucun intérêt. Si vous vous intéressiez pour moi, repris-je, mon cher oncle, vous m’introduiriez dans cette maison. Non, mon neveu, me dit-il. J ai eu soin de vous jusqu’à présent, et je ne m’en répons point, puisque vous m avez toujours obéi ; croyez-
aoB LE BACHELIER DE SALAMANQUE, moi, n’allez point clans cette maison : j’ai mes raisons. Ensuite il se retira, et me laissa seul.
Je fus sensible à ces paroles : mais 1 amour 1 emporta ; et, dès le lendemain, j’allai saluer, comme voisin, les parents de la demoiselle que j’avois vue la veille. La réception qu’ils me firent m’enchanta. Je m’aperçus que leur fille, en me regardant, avoit extrêmement rougi ; je crois que je n’étois pas trop bien de mon coté, sentant un feu qui m’avoit été jusqu’alors inconnu se répandre dans tout mon corps. Les père et mère de dona Sophia, ainsi étoit son nom, sachant que j’étois le neveu de don Lopez de la Crusca, me firent un reproche d’avoir été jusqu’alors sans les venir voir. Je m’en excusai le mieux que je pus, et leur dis que mon oncle étoit un homme si extraordinaire, qu’il ne voyoit personne; que de mon coté, je me voulois beaucoup de mal de ne leur avoir pas rendu plus tôt ma visite, et qu’ils pouvoient compter sur moi dorénavant, puisqu’ils me le permettoient. Dona Sophia, pendant que je parlois , ne cessoit de me regarder, et je sortis le plus enflammé de tous les hommes. Je continuai mes visites pendant, six mois entiers. Aucun bonheur negaloit le mien : j’aimois et j’étois aimé. Je formai le dessein de demander dona Sophia en mariage à ses parents. Ils me l’accordèrent sans hésiter , aux conditions que mon oncle y souscrirait ; que, sans cela, ils retiraient leur parole, attendu que je ne pouvois espérer aucuns biens que de mon oncle. J allai taire part a doua Sophia de mon bonheur; elle rougit, et, pour la première fois, j’eus le plaisir de l’embrasser. Je vis dans ses yeux que je ne lui déplaisois pas pour époux. Ses père et mère