CHAPITRE XL 1 1. 2oo
vinrent nous interrompre : je rentrai chez mon oncle. J.n arrivant, je me jetai à ses genoux., et je lui avouai que, malgré sa défense, j avois etc voir doua Sopliia, (jue j’aimois éperdument; que ses parents eonsenloient à me la donner en mariage, pourvu qu'il ne mit aucun obstacle a ma félicité. Mon neveu , me dil-il , je n'en veux mettre aucun. Epousez votre maîtresse, | y consens. Je sais (pi il y a six mois que vous la voyez régulièrement, je ne vous en ai jamais parlé; vous me l'avouez aujourd’hui, soyez heureux; mais n'espérez jamais, pendant que je vivrai, aucun bien de moi. Ah ! mon oncle, votre consentement me suffît, et je préféré doua Soplna a tous les biens de la terre. Eejour suivant, je lis part a ma maîtresse de la réponse de mon oncle; elle en instruisit ses père et mère, qui allèrent aussitôt rendre visite à don Lopez, afin de concerter ensemble les arrangements qu ils prendroient pont notre mariage. Ils me laissèrent avec leur fille, et allèrent chez mon oncle, qui, de son cote, fut très surplis de leui visite. Il les laissa parler tant tpi ils voulurent, et leur répondit qu’il consentoit fort à l’honneur qu ils vouloient bien me faire, mais que je u avois rien à esperer tant tpi il vivroit; que c etoient là ses intentions. Ils eurent beau remontrer à mon oncle que je ne meritois point cette injustice, ce vieillard implacable n'en voulut pas démordre, et leur tourna le dos. Les parents de doua Sopliia s’en offensèrent cruellement , et, rentiant chez eux, ils me dirent que mon oncle ne voulant rien faire pour moi, ils me prioient de ne plus mettie le pied dans leur maison , et qu’ils defendoient a leur fille de me voir.
Le Bachelier
2io LE BACHELIER DE SALAMANQUE.
Un criminel à qui on lit sa sentence n a jamais été pins saisi et plus trouble que je le fus à cette nouvelle accablante, .le me trouvai si mal, que l’on fut oblige de m’emporter chez moi ; je ne revins que long-temps après, et mon oncle, que je peux appeler cruel, eut la barbarie de me laisser seul, et partit pour sa maison de campagne. Je demandai des nouvelles de doua Sopliia ; on m'apprit que ses parents l’avoient envoyée à Carthagène, dans un couvent où elle avoit une tante qui en étoit l’abbesse. Quand je fus en état de sortir, j'y portai mes pas; mais il me fut impossible de voir celle que j’aimois. Désespéré, sans ressource, sans appui, je ne voulus point remettre les pieds chez mon oncle, ni le voir davantage. J’errai pendant deux ans de ville en ville, où, ne sachant que faire, j’ai servi jusqu’à ce qu’il plaise au ciel de me retirer de ma misère. La mort seule peut finir mes malheurs.
Nos épouses vinrent nous interrompre pour nous faire part des nouvelles de Madrid, qui portoient que le seigneur don l.opez de la Crusca étoit mort, et qu’ayant laisse a don Carlos del Sol, son neveu , tous ses biens, il eût à se faire connoitre. Don Carlos donna des larmes à sa mort ; ce qui marquoit son bon naturel. Nos épouses n’étant pas prévenues du changement d'état d’Alvarès, étoient surprises de le voir pleurer; nous leur apprîmes ce qu’il étoit. Elles le félicitèrent de son bonheur. Don Carlos, un moment après, s’écria : Que je vais être heureux! mon oncle n'est plus. 11 écrivit, sur-le-champ aux parents de doua Sopliia cette nouvelle : en attendant leur réponse, il nous quitta pour aller recueillir sa succession. Après nous avoir renier-
CHAPITRK XI. II.
fiés et nous avoir embrasses, il partit plus amoureux que jamais. Nous le l imes accompagner par un de nos valets, qui vint nous éclaircir (le son sort. Nous lûmes un mois sans recevoir aucune nouvelle de lui ; cependant il revint. Notre premier mouvement lut de demander des nouvelles de don Carlos. Quel fut notre étonnement d’entendre notre valet nous dire qu’il n’étoil plus ! 11 nous apprit qu'étant à la maison de campagne de son oncle pour en prendre possession, il V reçut la nouvelle qu’on lui accordoit doua Sophia en mai lage , et qu d navoil qu a se rendre a j\Iadiid pour l’épouser ; qu’on avoit écrit à Carthagène pour quelle revînt du couvent. Cette nouvelle fut si grande pour lui, et la joie qu'il en eut fut si violente, qu'après mille démonstrations et mille extravagances que lui causoit son transport, il mourut entre les bras de plusieurs amis à qui il avoit fait part de son bonheur.
On m envoya à Madrid, continua notre valet, pour apprendre cette triste nouvelle aux parents de doua Sophia, qui écrivirent sur-le-champ à l’abbesse du couvent oîi elle etoit que don Carlos venoit de mourir de joie, et que leur fille pouvoit rester avec elle. On apprit que doua Sophia avoit reçu avec beaucoup d indifférence la nouvelle quelle alloit épouser don Carlos, aimant, disoit-elle, assez la solitude. Cependant quelques jours après, dès qu’elle sut que don Carlos etoit mort, elle tomba évanouie, et si mal, qu’elle resta huit jours sans connoissance. Elle avoit les yeux tournes vers le ciel , et on entendoit qu’elle prononçoit ces paroles : Oh ciel ! est-d possible! il n’est plus! Les soupirs qu’elle faisoit, et Ls lamies quelle versoit. en abondance l empèchoien!
:i 12 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, de continuer. Elle est morte dans cet état, sans vouloir prendre aucune nourriture.
Ces nouvelles nous affligèrent beaucoup, et nous ne pûmes refuser nos pleurs aux malheurs de l’infortuné don Carlos et de dona Sophia. Ce qui nous dissipa fut la visite de don Gregorio, mon beau-frère, avec ma sœur. Ils restèrent avec nous un mois, et prirent beaucoup de part à l'histoire tragique de don Carlos, dont nous leur fîmes le récit. Nous leur procurâmes tous les plaisirs ([lie nous goûtions ci-devant. C’est ainsi que nous entretenions par nos visites réciproques l’amitié qui régnoit entre nous.