CHAPITRE XLIII
Don Chérubin de la Honda , quinze mois apres son mariage , devient le plus malheureux des époux. Don Gabriel enlève sa femme. Il poursuit inutilement le ravisseur. Son entretien avec son valet. Il cesse de chercher celle qui le fuit , et se résout d'aller au Mexique.
Nous vivions donc de celte sorte avec nos épousés, nies beaux-frères et moi. Don Gregorio et don Manuel nie donnoient chaque jour quelque nouvelle marque d’amitié, comme, de mon côté, j’avois pour eux les déférences les plus attentives. Ce qu’il y a d’admirable, c’est que nos dames n’étoient pas moins unies entre elles que nous l’étions entre nous. Quoique nous ne fissions, pour ainsi dire, qu’un ménage des trois, elles s’accordoient merveilleusement bien ensemble. Elles
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ne se coutrcdisoienl presque jamais, el. , lorsipie cela arrivoit, c'étoit sans aigreur : leurs disputes finissoient toujours par des ris.
Pour comble de bonlieitr, b* ciel nous (il bientôt connoître qu’il bénissoit nos mariages. Isménie, au boni de dix mois, accoucha d'un garçon, doua Pailla d'une fille, et doua Prancisea, ma sœur, en mit au monde deux à la fois, comme pour réparer, par ce double enfantement , une longue stérilité; ou, si vous voulez, pour faire voir à Clévillente que lui seul avoit le privilège de la rendre féconde.
Notre société, ravie de ces heureux accouchements, les célébra par des fêtes, qui furent pour toute la ville autant de jours de réjouissance. Enfin, nous n’avions plus de vœux à faire. Dans quelque endroit que nous fussions, la joie régnoit toujours parmi nous; et quoique nos plaisirs eussent, dans notre seule famille, une source inépuisable, nous avions encore un grand nombre d’amis qui venoient les augmenter en les partageant. Etions -nous au château cl e Clévillente, les hidalgos des environs nous y tenoient bonne compagnie; et quand nous faisions notre séjour à Alcaraz, la maison de don Manuel devenoit le rendez-vous de la jeune no.blesse de la ville , ainsi que îles illustres étrangers qui s’y trouvoient.
Nous goûtions les douceurs de la félicité la plus parfaite, et en mon particulier j’étois fort satisfait de mon sort : je trouvais dans les bras de dona Paula la source de plaisirs purs et inexprimables; je l'aimois, quoique marié, encore plus que jamais. J'rop heureux si le- bonheur dont je jouissois eût duré plus long-temps! Je
2 r 4 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, croyois avoir atteint le terme de mes infortunes; mais je n’avois point subi ma destinee : elle me réservoit des malheurs encore plus grands que ceux que j’ai déjà essuyés.
Entre plusieurs cavaliers qui venoient prendre part à nos plaisirs, il y enavoit un qui se faisoit appeler don Gabriel de Monchique. il se disoit du royaume des Algarves, et se donnoit pour un parent du comte de Villa-Nova. En voyageant en Espagne par curiosité, il s’etoit arrêté à Alcaraz, et nous avions fait connoissance avec lui. ( )utre qu il avoit une suite de seigneur, il étoit fait de façon, et il avcit des manières si nobles, qu’on ne pou voit le soupçonner d’être un homme du commun : on l'auroit plutôt pris pour un jeune prince qui parcouroit incognito les provinces de la monarchie espagnole, que pour un simple gentilhomme. Je n’ai jamais vu de cavalier qui eût un meilleur air ni une figure plus gracieuse. D’ailleurs son esprit répondoit à sa bonne mine. Il nous charma, mes beaux-frères et moi, dès la première vue, et nous n’épargnâmes rien pour devenir de ses amis. Nous nous fîmes un plaisirde le présentera nos dames, qui peut-être en elles-mêmes nous taxèrent d imprudence de leur faire voir un objet si dangereux. Pour nous autres maris, au lieu d’en craindre les conséquences, nous en usâmes avec lui comme de vrais François, en l’admettant bonnement dans notre société, à nos risques, périls et fortunes.
Il nous fit bientôt connoître que nous avions introduit le loup dans la bergerie; et, malheureusement pour moi, ma femme fut la brebis qu'il eut envie de dévorer. Je m'aperçus bien qu'elle ne lui déplaisoit pas,
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mais cette remarque ne m'alarma point : je n en lis (nie rire. Je lelieitois même quelquefois en badinant ilona Pau la d avoir fait la conquête d'un si joli homme; et elle nie répondoit sur le même ton, qu elle doit bien aise d’avoir un sacrifice si flatteur à me faire. Je dirai plus : je me faisois, pour ainsi dire, un jeu de l'amour de Monchique. Pion loin d’en avoir quelque inquiétude, je m applaudissois en secret de voir un amant si aimable soupirer inutilement : j'en sentois ma vanité flattée. En un mot, je croyois la sieur de don Manuel trop sage pour s cearterde son devoir : mais je comptais trop sur sa sagesse. Le galant qui avoit formé le dessein de la séduire, n’y réussit que trop par le ministère d'une vieille soubrette, qui avoit grand pouvoir sur l'esprit de ma femme, et dont il trouva moyen de corrompre la fidélité.
Le qu il y eut de plus singulier dans celle séduction, e est qu elle fut ménagée si secrètement, que je n’en eus pas le moindre soupçon. Ma femme était même déjà loin d Alcaraz, quand j’appris qu’elle avoit disparu avec Antoma, sa suivante, aussi-bien que don Gabriel, et que vraisemblablement ce cavalier les avoit enlevées.
Je n ajoutai aucune foi au premier rapport qu’on me fit de ce ravissement : je n’y trou vois pas de vraisemblance. Non, non, disois-je, il n’est pas possible que mon épouse, dont la vertu jusqu’ici ne s’est point démentie, commence par se porter à celle extrémité. Geseroit un coup d’essai bien extraordinaire. Je serois moins surpris de cette aventure, si les femmes de mes beaux-frères en étoient les héroïnes : cela leur conviendroit mieux en effet qu’à doua Paula, dont la conduite
2l6 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, a toujours été irréprochable. Cependant c'est elle qui, maigre I excellente éducation qu’elle a reçue, vient de se couvrir d’infamie. Comment cela s’est-il pu faire? Il faut (pie don Cabriel ait employé la force pour l’enlever. Mais par quelle adresse a-t-il pu l’arracher du sein de sa famille et des bras d’un époux ? Par quel enchantement a-t-il pu commettre ce crime sans en laisser la moindre trace? Cet événement me confond.
Clévillente et Pedrilla, ne sachant que penser de ce rapt, n’en étoient pas moins étonnés que moi. Nous n’en demeurâmes pas aux réflexions que nous fîmes làdessus. Nous nous donnâmes tous trois de grands mouvements pour découvrir la route que le ravisseur pouvoit avoir prise avec sa proie. Nous fîmes, tant du côté de Murcie, que du côté de Valence, les plus exactes perquisitions, qui furent toutes infructueuses. Nous jugeâmes que Monchique avoit gagné la côte de Carthagène, et qu’il s’étoit embarqué là sur un bâtiment préparé par son ordre pour le transporter en Portugal avec son Hélène. Je m’arrêtai à cette conjecture; et, prenant la résolution de suivre ce nouveau Pâris, je me disposai à l’aller chercher dans le royaume des Algarves, où je me flattois de le trouver.
Don Manuel, ne se croyant pas moins intéressé que moi à tirer raison du procédé de don Gabriel, vouloit absolument m’accompagner, quelque chose que je pusse lui dire pour le détourner de son dessein, ne demandant pas mieux que de me prouver qu'un frère tel que lui n’etoit pas moins sensible qu’un epoux à l’affront fait à la famille. Je n'eus pas peu de peine à obtenir de lui qu’il me laissât le soin de notre commune ven-