‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 132 sur 236 · CHAPITRE XLIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIH

geance. Il sc rendit pourtant aux opiniâtres instances que je lui en fis, et qui furent appuyées des pleurs de son épouse. Je me disposai donc à courir après Mouchique; mais, avant mon départ, je priai don Manuel de se charger de l'éducation de ma fille, sa nièce, et de l'administration de mes revenus. Puis, m étant bien muni d or et de pierreries, comme un homme qui pressentoit qu'il al loi t s’éloigner dWlcaraz pour long-temps, je pris congé de mes beaux-frères et de leurs femmes, que je ne quittai point sans exciter leurs larmes, ni sans en répandre aussi abondamment. Les daines surtout s attendrirent fort dans nos adieux, soit qu'elles fussent véritablement affligées de mon départ , soit qu elles fussent encore bonnes comédiennes.

Je me rendis au port de Vera, où je m'embarquai avec un valet dont je connoissois le courage et la fidélité, sur un vaisseau frété pour Lagos, ville qui fait la pointe du royaume des Algarves sur le bord de la mer. Je n'y fus pas sitôt arrivé, que je m'informai de don Gabriel de Monchique ; et, comme on médit qu'on ne le connoissoit point à Lagos, j'allai de ville en ville en demander des nouvelles. Je parcourus Tavira, Faro, Sagres, en un mot tout le ro\ auine des Algarves, sans recueillir d’autre fruit île mes recherches que le chagrin de les avoir faites inutilement. J’etois au désespoir de 11e pas rencontrer mon ennemi : je 11e respirois que vengeance.

Quelle rodomontade, pourront s’écrier en cet endroit les lecteurs qui se rappelleront l’affaire de don Ambroise de Lorca, et la peine cpie j’eus à me résoudre a un combat de deux contre deux ! Cependant il est eer-

LF. BACHELIER DE SALAMANQUE, tain que j'aurois voulu déterrer don Gabriel pour me couper la gorge avec lui. 11 falloit que je fusse effectivement devenu brave depuis ce temps-là, ou que mon honneur offense ni inspirât un esprit de vengeance qui suppléoit à la valeur.

Quoi qu’il en soit, Toston , mon valet, commençant a se lasser de tant de courses vaines, me dit un jour: Monsieur, nous nous fatiguons tous deux infructueusement. Cessons de courir en Port ugal après un homme qui peut avoir pris le chemin de Flandres, ou la roule d’Italie. D’ailleurs, savez-vous si la dame enlevée mérite que vous exposiez pour elle votre vie? Pour moi, si vous me permettez de dire ce que je pense , je doute qu’elle voyage à regret avec don Gabriel, ou, pour parler plus juste, avec un aventurier; car je me trompe fort si ce galant n’est pas un nouveau Guzman d’Alfarache , ou quelque chose d’approchant. Si cela étoit ainsi, ajouta-t-il, ne feriez-vous pas beaucoup mieux d abandonner une infidèle épousé a son mauvais destin , que de vouloir vivre encore avec elle? Assurément, lui répondis- je. Ne t’imagine pas que je pense autrement (pie toi. Si je savois que son enlèvement (ùt volontaire, le mépris que je concevrois pour elle m’empèeheroit de la chercher plus long-temps. Que dis-je? Au lieu d'en continuer la recherche, je la regarderois comme une infâme , dont je croirois ne pouvoir assez m’éloigner. Mais je ne puis la croire si coupable.

Quelle prévention! reprit mon confident. Kst-il possible, Monsieur, que vous vous imaginiez, avec le bon esprit que vous avez, qu'une lemtne vertueuse ne puisse

Page 1